Pour Julie.
"Mais une fois l'œil du voyageur urbain disparu, nul doute que l'invisibilité récupère ce monde désirant se fondre dans l'oubli. Comment réussit-il à se rendre visible à lui-même ? La réponse est fulgurante et passagère : elle se nomme mythe, magie, sacré. Pourra-t-elle un jour se nommer justice ?" Carlos Fuentes, Un temps nouveau pour le Mexique.
Vendredi 7 août 1998, 6h30.
Houston. Cependant qu'elle est sous la douche, assis à une table appuyée contre la baie vitrée derrière laquelle s'étend l'immense banlieue houstonienne et défilent à l'allure ralentie les limousines sur le périphérique, hâtivement j'écris ces premières lignes. Dans deux heures, nous prendrons un bus Greyhound pour Laredo. Nous ne sommes pas à la bourre, mais les habitudes de propreté de la demoiselle devant beaucoup à celles des chats, il me faut en tenir compte dans la gestion du temps sous peine de frictions dont je suis résolu à faire l'économie au cours de ce premier voyage que je fais avec ma fille. Car si j'ai moi-même pas mal bourlingué dans le passé, c'était toujours seul et façon routard. Cette fois-ci est une première pour nous deux. Nous sommes arrivés hier. Partis de Paris à 6 heures du matin pour Londres-Gatwick. Escale. Avion pour Houston où nous sommes arrivés une dizaine d'heures plus tard, en milieu d'après-midi, heure locale. À peine sortis de l'aéroport texan, nous fûmes saisis par la chaleur. Lourde et suffocante sous un ciel blanc. Quelque peu étourdis, nous nous sommes mis en quête de la navette pour downtown. Que Houston ne soit pas une ville pour flâneurs ne nous a pas vraiment surpris. Ici, l’automobile est reine. Puissante et volumineuse, vitres noires, air conditionné. Tout n'est que parkings, voies d'accès, routes, autoroutes, ceintures et bretelles. La ville est une éruption de parallélépipèdes d'acier et de verre fumé et d'immeubles de bureau gigantesques reliés entre eux par un maillage de passages aériens et de souterrains climatisés. Les avenues sont larges, uniformes, quasi désertes de piétons. J'espérais trouver à proximité du terminal des bus un hôtel bon marché. Erreur. Nous avons tourné dans le coin et questionné de rares passants qui n'avaient pas l'air très au courant. Le quartier est limite glauque. D'hôtel, il n'y a que celui-là, un bloc d’une trentaine d'étages avec des couloirs larges et longs comme des avenues. La réceptionniste, une Noire volumineuse à l'autorité nonchalante, a commencé par nous annoncer que tout était complet. Puis, elle s'est ravisée et nous a dit qu'il lui restait une chambre à 40 dollars. L'hôtel, malgré une entrée cossue, est largement déglingué. La chambre, spacieuse et correctement équipée, se trouve à l’étage 21. Ça pourrait être le grand luxe si tout n'y était pas rouillé et déficient. La climatisation vrombit d'enfer pour un résultat nul. La télé grésille. L'unique ascenseur opérationnel est en piteux état, panneau de commande suspect que seul un jeune Noir aux cheveux gominés parvient à faire fonctionner. Le liftier, assis sur une caisse de bière, manipule des boutons et des clés avec lenteur, équivoque dans sa manière de se dandiner, de sourire et de lancer des œillades.
Vendredi 7 août 1998, 6h30.
Houston. Cependant qu'elle est sous la douche, assis à une table appuyée contre la baie vitrée derrière laquelle s'étend l'immense banlieue houstonienne et défilent à l'allure ralentie les limousines sur le périphérique, hâtivement j'écris ces premières lignes. Dans deux heures, nous prendrons un bus Greyhound pour Laredo. Nous ne sommes pas à la bourre, mais les habitudes de propreté de la demoiselle devant beaucoup à celles des chats, il me faut en tenir compte dans la gestion du temps sous peine de frictions dont je suis résolu à faire l'économie au cours de ce premier voyage que je fais avec ma fille. Car si j'ai moi-même pas mal bourlingué dans le passé, c'était toujours seul et façon routard. Cette fois-ci est une première pour nous deux. Nous sommes arrivés hier. Partis de Paris à 6 heures du matin pour Londres-Gatwick. Escale. Avion pour Houston où nous sommes arrivés une dizaine d'heures plus tard, en milieu d'après-midi, heure locale. À peine sortis de l'aéroport texan, nous fûmes saisis par la chaleur. Lourde et suffocante sous un ciel blanc. Quelque peu étourdis, nous nous sommes mis en quête de la navette pour downtown. Que Houston ne soit pas une ville pour flâneurs ne nous a pas vraiment surpris. Ici, l’automobile est reine. Puissante et volumineuse, vitres noires, air conditionné. Tout n'est que parkings, voies d'accès, routes, autoroutes, ceintures et bretelles. La ville est une éruption de parallélépipèdes d'acier et de verre fumé et d'immeubles de bureau gigantesques reliés entre eux par un maillage de passages aériens et de souterrains climatisés. Les avenues sont larges, uniformes, quasi désertes de piétons. J'espérais trouver à proximité du terminal des bus un hôtel bon marché. Erreur. Nous avons tourné dans le coin et questionné de rares passants qui n'avaient pas l'air très au courant. Le quartier est limite glauque. D'hôtel, il n'y a que celui-là, un bloc d’une trentaine d'étages avec des couloirs larges et longs comme des avenues. La réceptionniste, une Noire volumineuse à l'autorité nonchalante, a commencé par nous annoncer que tout était complet. Puis, elle s'est ravisée et nous a dit qu'il lui restait une chambre à 40 dollars. L'hôtel, malgré une entrée cossue, est largement déglingué. La chambre, spacieuse et correctement équipée, se trouve à l’étage 21. Ça pourrait être le grand luxe si tout n'y était pas rouillé et déficient. La climatisation vrombit d'enfer pour un résultat nul. La télé grésille. L'unique ascenseur opérationnel est en piteux état, panneau de commande suspect que seul un jeune Noir aux cheveux gominés parvient à faire fonctionner. Le liftier, assis sur une caisse de bière, manipule des boutons et des clés avec lenteur, équivoque dans sa manière de se dandiner, de sourire et de lancer des œillades.
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| Immeubles à Houston |
Nuit de difficile sommeil. Le long voyage en avion continuait de nous bourdonner dans la tête alors que la chaleur nous collait à la peau. Nous avons quitté l'hôtel au petit matin. L'absence du sympathique liftier nous obligea à dévaler les 21 étages par une cage d'escalier à la hauteur du reste : éclairage éclaté et odeur de vieille pisse. D’accord, c’était pas forcément une bonne idée de passer par Houston pour aller à Mexico mais je m’étais décidé trop tard et les vols étaient complets. Je me suis dis que Houston n’était pas loin du Mexique et que ce serait super de faire l’expérience de la traversée d’un bout de Texas dans un Greyhound, comme au cinéma. Et surtout, il y avait encore des vols dispos pour Houston. Pour les sites mayas, on verrait plus tard. Houston-Laredo. Impressionnant, le nombre et la taille des camions, pachydermes de métal, mastodontes taillés dans la masse habillés de chromes étincelants. Rugissants, ils semblent sortis d'un Mad Max ou d'un Blade Runner. Déjeuner à San Antonio dans un KFC maquillé en saloon de western. En début d’après-midi, la chaleur était intense et les rues désertes. La ville est mexicaine et les habitants parlent espagnol et portent le chapeau texan et les bottes de cheval. Quelque chose dans l’air sent le danger. C’est fou c’que l’temps passe. Tss-tss. Ici, c’est pas l’Ouest, et ce type-là, malgré sa moustache en fer à cheval, c'est pas Charles Bronson. Il y a bien Fort Alamo mais c’est une autre histoire.
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| Halte carburant sur la route de Laredo. Julie en profite pour tirer une taffe. |
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| The big trucks. |
Arrivés à Laredo, nous gagnons le pont international sur le Rio Grande. Circulation des véhicules et des piétons en sens unique USA-Mexique. Nous empruntons le pont à pieds. Ce n’est que ça, le fameux Rio Grande ? Ce misérable filet d'eau grise ? Sa traversée par les wetbacks ne devait pas être une si terrible épreuve. Nous n'avons même pas remarqué que nous franchissions une frontière. Dans ce sens, les gens circulent librement, se contentant d'acquitter la taxe de franchissement. De l’autre côté, l'ambiance diffère. Davantage de petits commerces, plus de diversité, une agitation que la chaleur écrasante ne parvient pas à ralentir. Mais aussi le bruit, la confusion, l'habitat déglingué, la pollution. Tout ce que Julie déteste. Retrait de cash à un distributeur automatique. C'est le côté magique de ce genre de bout de plastique à puce. Hier, à Houston, elle crachait des dollars. Aujourd'hui, des pesos. Nous continuons notre route avec un bus mexicain pour arriver à Monterrey vers 20h30.
L'hôtel Virreyes n'est pas très loin de la gare routière, calle Amado Nervo. Ils ont dû se donner le mot, lui et la grosse de Houston, car le type de la réception a commencé par nous la faire à l'identique. "¡Lleno !" Avant de finalement accepter de nous louer une grande chambre avec une fenêtre unique donnant sur une sorte de vide sanitaire obscur et puant. Par ce conduit nous parviennent les plaintes et les soupirs de locataires qui n'ont pas l'air de s'ennuyer. Hôtel de passe, le Virreyes ? Le Lonely Planet le présente comme le meilleur hôtel du quartier. Ce devait être avant l'arrivée des conquistadors. Évidemment, c’est plein de cafards. Mais comme toujours, ces froussards se font la malle comme une armée en déroute quand je claque dans les mains. Julie est silencieuse. Je lui demande si tout va bien. Elle dit "Ça va..." en traînant un peu sur le a final. Elle ne se plaint pas, respectant la parole donnée ("Je ne serai pas chiante !"). Je me souviens de mes propres débuts sur la route. Le sentiment d'ennui et de confusion que je ressentais les premières heures et qui venait brouiller la quête du plaisir et du sens.
Samedi 8 août.
Le parc Alameda est une parenthèse timide dans la fournaise. Quelques arbres vénérables, une pelouse prospère, des bancs publics. La foule des badauds et les kiosques à tapas, refrescos et regalos bon marché. Une scène, des gradins et des bancs, lieu du rendez-vous pour la tchatche. Les hommes sont moustachus, chemise sortie des pantalons de toile noire. Les femmes portent les cheveux longs. Elles ont souvent quelque chose, un détail physiologique, qui durcit leur beauté. En dehors de nous, il semble ne pas y avoir de touristes. Pour eux, le Mexique commence plus au sud, du côté du Chiapas et du Yucatan. Pas dans ce désert brouillon sans dunes ni chameaux. Le genre d'ici, c'est cactus et chacals. Et peut être aussi quelques chefs de gang armés jusqu'aux dents qui parcourent la sierra ardente dans leurs 4x4 tout terrain. Nous attendons le départ du bus pour Mexico. Trois cent quinze pesos la place au tarif économique. Avant de nous décider pour le bus, nous avons essayé le train. À peine avions mis les pieds dans la gare déserte que deux flics nous interpellèrent.
- Euh, répondis-je, buenos dias, siniorès. Queramos saber donde está la estassion del trén.
Ils se regardèrent.
- ¿Méjico ?
- Si, Mérico. La hora (je lui montre mon bracelet-montre)... que el trén se va.
- Dos y media de la noche.
- ¡Caramba ! s'est alors exclamée Julie à mon grand étonnement. (Elle apprend l’espagnol au lycée mais n’aime pas trop que cela se sache.) ¿No hay nada antes ?
Non, il n'y avait pas. Juste un train de nuit, et encore, pas tous les jours. Mais alors pourquoi une si grande gare ? La gare routière, elle aussi, est immense mais contrairement à celle des trains, l'animation y règne. Ses flottilles de bus toute catégorie embarquent sans discontinuer pour toutes les destinations. Les pires sont les camions-bus. Qui, en ville, déboulent en se succédant à un rythme soutenu. Carrossés à la tôle de huit millimètres, armés de lourds pare-chocs agressifs, ils sont conçus pour affronter l'ambiance locale. Ils crachent une épaisse fumée, s'efforçant de maintenir le plus haut possible le niveau sonore et le pourcentage de matières toxiques dans l'atmosphère. Les délicats, les amoureux de ruelles paisibles et de cours piétonnes, les amateurs d'allées ombragées et de kiosques à musique, les adeptes de l'écologie urbaine et de la bicyclette n'ont qu'à aller se faire voir en Hollande ou en Suède. Ici, c'est brut de brut.
Dimanche 9 août.
Mexico. Hôtel Maeva, Avenida Lazaro Cardenas. Dans le centre historique, non loin de l'Alameda et du Zocalo - ou Plaza de la Constitución -, où se trouve la cathédrale construite par Cortès à l'endroit exact où les Aztèques avaient érigé leur Tzompanthi (Mur des Crânes). L'Alameda et le Zocalo, c'est kif-kif Jardin botanique et Place de la République. Chaque ville a les siens. Le toponyme de "zocalo" vient de socle et l'histoire veut qu'une telle construction ait été édifiée dans le centre historique de la cité dans le but de recevoir un monument consacré à l'Indépendance. Celui-ci ne fut jamais terminé et le socle fut retiré, mais il demeura suffisamment longtemps pour devenir l'indispensable repère. La place en garde le nom qui est devenu synonyme de centre historique et qu'on retrouve dans toutes les villes mexicaines.
Nous avons quitté Monterrey hier soir à 20h30 pour arriver ce matin à 8h30. Les premières fatigues n'ont pas eu raison de notre curiosité. Sur l'immense place du Zocalo, les Indiens costumés qui dansent au son des tambours pour célébrer le Feu n'attirent pas foule. Le folklore ne survit que pour la satisfaction du touriste. C'est à croire que seul le voyageur de passage connaît les traditions du pays. Cela ne m'empêche pas de ressentir la dimension fascinante de cette danse, sur l'immense place dallée de cette ville elle-même monstrueuse, devant la façade baroque de cette lourde cathédrale bilobée dont une partie penche comme sous l'effet d'une fatigue multimillénaire. Les immeubles ne sont pas très frais. Seul l'intérieur des églises flamboie. Les chaussées sont déformées, mares stagnantes, ordures qui s'accumulent en tas putrides. Les mendiants sont légions. Aujourd'hui dimanche, la plupart des magasins sont ouverts et les rues grouillent d'échoppes improvisées où l'on trouve de tout : des tapas au poulet, des sorbets, des jus de fruit, des fûts de crème Nivea vendue au litre dans des sachets plastiques, des hamacs, du maïs grillé, des fruits et des cigarettes à l'unité, des ustensiles ménagers, de la hi-fi et des pièces de rechanges. Il y a aussi les innombrables cireurs de chaussures. Les gamins, très mobiles avec leurs caisses à brosses portatives, et les vieux, installés aux endroits stratégiques avec siège de dentiste, petite ombrelle et le matériel et les produits du grand professionnel. Le mot "alameda" signifiant promenade, l'Alameda de Mexico est un lieu tout en chemins déambulatoires. Sévissent dans ses allées les montreurs de serpent, les clowns et les orchestres de mariachi. Tout ça est assez bonnard. Il manque juste quelques bistrots pour y siroter une petite mousse. L'alcool, comme le tabac, est discret. La plupart des troquets à comilona barata font dans la boisson gazeuse aromatisée et interdisent la clope. Il existe des salons de thé, assez populaires, et des cafés plutôt sélects et chers. Les cantinas, plus prolos, me conviennent mieux. Ma petite demoiselle ne se sent pas très à l'aise dans cette ambiance gentiment poisseuse, soumise qu'elle est aux regards pas toujours limpides des machos locaux. Notre cohabitation fonctionne tant bien que mal. Dans un silence un peu pesant, Julie n'exprime ni plaisir ni déplaisir. Quand je l'invite à exprimer davantage de curiosité et à intervenir quand il s'agit de régler quelque question pratique, elle se contente de me répondre "Hin hin-n". Cause toujours. Ou encore, elle lève les sourcils d'un air d'approbation résignée qui me désespère. Cela mis à part, elle ne se plaint pas et accepte sans rechigner de me suivre dans des errances qui ne sont pas toujours de la meilleure inspiration. C'est déjà ça. Repas du soir : tapas à la viande dans une cafétéria de l'Alameda.
L'hôtel Virreyes n'est pas très loin de la gare routière, calle Amado Nervo. Ils ont dû se donner le mot, lui et la grosse de Houston, car le type de la réception a commencé par nous la faire à l'identique. "¡Lleno !" Avant de finalement accepter de nous louer une grande chambre avec une fenêtre unique donnant sur une sorte de vide sanitaire obscur et puant. Par ce conduit nous parviennent les plaintes et les soupirs de locataires qui n'ont pas l'air de s'ennuyer. Hôtel de passe, le Virreyes ? Le Lonely Planet le présente comme le meilleur hôtel du quartier. Ce devait être avant l'arrivée des conquistadors. Évidemment, c’est plein de cafards. Mais comme toujours, ces froussards se font la malle comme une armée en déroute quand je claque dans les mains. Julie est silencieuse. Je lui demande si tout va bien. Elle dit "Ça va..." en traînant un peu sur le a final. Elle ne se plaint pas, respectant la parole donnée ("Je ne serai pas chiante !"). Je me souviens de mes propres débuts sur la route. Le sentiment d'ennui et de confusion que je ressentais les premières heures et qui venait brouiller la quête du plaisir et du sens.
Samedi 8 août.
Le parc Alameda est une parenthèse timide dans la fournaise. Quelques arbres vénérables, une pelouse prospère, des bancs publics. La foule des badauds et les kiosques à tapas, refrescos et regalos bon marché. Une scène, des gradins et des bancs, lieu du rendez-vous pour la tchatche. Les hommes sont moustachus, chemise sortie des pantalons de toile noire. Les femmes portent les cheveux longs. Elles ont souvent quelque chose, un détail physiologique, qui durcit leur beauté. En dehors de nous, il semble ne pas y avoir de touristes. Pour eux, le Mexique commence plus au sud, du côté du Chiapas et du Yucatan. Pas dans ce désert brouillon sans dunes ni chameaux. Le genre d'ici, c'est cactus et chacals. Et peut être aussi quelques chefs de gang armés jusqu'aux dents qui parcourent la sierra ardente dans leurs 4x4 tout terrain. Nous attendons le départ du bus pour Mexico. Trois cent quinze pesos la place au tarif économique. Avant de nous décider pour le bus, nous avons essayé le train. À peine avions mis les pieds dans la gare déserte que deux flics nous interpellèrent.
- Euh, répondis-je, buenos dias, siniorès. Queramos saber donde está la estassion del trén.
Ils se regardèrent.
- ¿Méjico ?
- Si, Mérico. La hora (je lui montre mon bracelet-montre)... que el trén se va.
- Dos y media de la noche.
- ¡Caramba ! s'est alors exclamée Julie à mon grand étonnement. (Elle apprend l’espagnol au lycée mais n’aime pas trop que cela se sache.) ¿No hay nada antes ?
Non, il n'y avait pas. Juste un train de nuit, et encore, pas tous les jours. Mais alors pourquoi une si grande gare ? La gare routière, elle aussi, est immense mais contrairement à celle des trains, l'animation y règne. Ses flottilles de bus toute catégorie embarquent sans discontinuer pour toutes les destinations. Les pires sont les camions-bus. Qui, en ville, déboulent en se succédant à un rythme soutenu. Carrossés à la tôle de huit millimètres, armés de lourds pare-chocs agressifs, ils sont conçus pour affronter l'ambiance locale. Ils crachent une épaisse fumée, s'efforçant de maintenir le plus haut possible le niveau sonore et le pourcentage de matières toxiques dans l'atmosphère. Les délicats, les amoureux de ruelles paisibles et de cours piétonnes, les amateurs d'allées ombragées et de kiosques à musique, les adeptes de l'écologie urbaine et de la bicyclette n'ont qu'à aller se faire voir en Hollande ou en Suède. Ici, c'est brut de brut.
Dimanche 9 août.
Mexico. Hôtel Maeva, Avenida Lazaro Cardenas. Dans le centre historique, non loin de l'Alameda et du Zocalo - ou Plaza de la Constitución -, où se trouve la cathédrale construite par Cortès à l'endroit exact où les Aztèques avaient érigé leur Tzompanthi (Mur des Crânes). L'Alameda et le Zocalo, c'est kif-kif Jardin botanique et Place de la République. Chaque ville a les siens. Le toponyme de "zocalo" vient de socle et l'histoire veut qu'une telle construction ait été édifiée dans le centre historique de la cité dans le but de recevoir un monument consacré à l'Indépendance. Celui-ci ne fut jamais terminé et le socle fut retiré, mais il demeura suffisamment longtemps pour devenir l'indispensable repère. La place en garde le nom qui est devenu synonyme de centre historique et qu'on retrouve dans toutes les villes mexicaines.
Nous avons quitté Monterrey hier soir à 20h30 pour arriver ce matin à 8h30. Les premières fatigues n'ont pas eu raison de notre curiosité. Sur l'immense place du Zocalo, les Indiens costumés qui dansent au son des tambours pour célébrer le Feu n'attirent pas foule. Le folklore ne survit que pour la satisfaction du touriste. C'est à croire que seul le voyageur de passage connaît les traditions du pays. Cela ne m'empêche pas de ressentir la dimension fascinante de cette danse, sur l'immense place dallée de cette ville elle-même monstrueuse, devant la façade baroque de cette lourde cathédrale bilobée dont une partie penche comme sous l'effet d'une fatigue multimillénaire. Les immeubles ne sont pas très frais. Seul l'intérieur des églises flamboie. Les chaussées sont déformées, mares stagnantes, ordures qui s'accumulent en tas putrides. Les mendiants sont légions. Aujourd'hui dimanche, la plupart des magasins sont ouverts et les rues grouillent d'échoppes improvisées où l'on trouve de tout : des tapas au poulet, des sorbets, des jus de fruit, des fûts de crème Nivea vendue au litre dans des sachets plastiques, des hamacs, du maïs grillé, des fruits et des cigarettes à l'unité, des ustensiles ménagers, de la hi-fi et des pièces de rechanges. Il y a aussi les innombrables cireurs de chaussures. Les gamins, très mobiles avec leurs caisses à brosses portatives, et les vieux, installés aux endroits stratégiques avec siège de dentiste, petite ombrelle et le matériel et les produits du grand professionnel. Le mot "alameda" signifiant promenade, l'Alameda de Mexico est un lieu tout en chemins déambulatoires. Sévissent dans ses allées les montreurs de serpent, les clowns et les orchestres de mariachi. Tout ça est assez bonnard. Il manque juste quelques bistrots pour y siroter une petite mousse. L'alcool, comme le tabac, est discret. La plupart des troquets à comilona barata font dans la boisson gazeuse aromatisée et interdisent la clope. Il existe des salons de thé, assez populaires, et des cafés plutôt sélects et chers. Les cantinas, plus prolos, me conviennent mieux. Ma petite demoiselle ne se sent pas très à l'aise dans cette ambiance gentiment poisseuse, soumise qu'elle est aux regards pas toujours limpides des machos locaux. Notre cohabitation fonctionne tant bien que mal. Dans un silence un peu pesant, Julie n'exprime ni plaisir ni déplaisir. Quand je l'invite à exprimer davantage de curiosité et à intervenir quand il s'agit de régler quelque question pratique, elle se contente de me répondre "Hin hin-n". Cause toujours. Ou encore, elle lève les sourcils d'un air d'approbation résignée qui me désespère. Cela mis à part, elle ne se plaint pas et accepte sans rechigner de me suivre dans des errances qui ne sont pas toujours de la meilleure inspiration. C'est déjà ça. Repas du soir : tapas à la viande dans une cafétéria de l'Alameda.
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| Place du Zocalo. |
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| Détail façade de la cathédrale métropolitaine. |
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| Mexico, Plaza Templo Mayor. |
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| Danseur regardant la maquette de l'ancien temple Mayor. |
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| Sur le Zocalo. |
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| Avenida Lazaro Cardenas. |
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| Iglesia de San Francisco, Avenida Francisco. |
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| Les taxis de Mexico, Plaza de la Constitucion. |
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| Calle de Bolivar. |
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| Tequila o Mezcal ? |
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| Calle Republica de Guatemala. |
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| Calle Ignacio Allende. |
Lundi 10 août.
Au programme : les jardins flottants de Xochimilco. Métro jusqu'à la station Tasquena, puis tren ligero, petit train de banlieue, jusqu'au terminus. Nous tombons en cours de route sur de drôles d'oiseaux. Descendus une station trop tôt, nous faisons la connaissance d'un couple qui ont fait la même erreur. Lui se présente comme Canadien journaliste dans un journal sportif de Mexico. La fille qui l'accompagne est une Mexicaine d'une vingtaine d'années. Il en fait facile le double. Quand je lui dis que nous sommes français, le voilà qui me reprend les mains pour les serrer de nouveau avec un enthousiasme excessif.
- Congratulations for the World cup ! You formidably played. Really. It was Great !
C'est ça. Et de me tendre sa carte professionnelle. C'est un grand type et une grande gueule. Le genre porté sur la picole et les gamines en montrant d'une manière ostentatoire qu'il a du blé. Pas l'air à faire dans la dentelle. Soudain, dans le train, le voilà qui se met à brailler d'une voix éraillée de fumeur après quelqu'un à l'autre bout de la voiture. Il m'explique que c'est son pote, un Américain, lui aussi accompagné de sa petite amie mexicaine. Se voyant découvert, l'Américain n'a pas l'air rempli d’enthousiasme de retrouver son ami. Il aurait tenté de le semer que ça ne m'étonnerait qu'à moitié. Toujours est-il que nous nous retrouvons embarqués avec le quatuor. Les petites ont l'air sympa et plutôt du genre bien délurées. Le Canadien ne m'inspire pas. Quant à l'Américain, il n'en a rien à cirer, trop occupé qu'il est à peloter la fille.
À Xochimilco vit toute une population de maraîchers qui alimentent la capitale en légumes et en fleurs. La campagne est composée d'îlots enserrés dans un réseau de canaux bordés de peupliers et de saules. Les deux couples ont dans l'idée de se faire un petit tour en bateau. Des lanchas, longues barques à fond plat pilotées par les gondoliers du coin, qui glissent lentement sur l'eau avec leurs passagers. C'est un des passe-temps favoris des citadins : un petit tour de lancha en dégustant des chicharrones (couennes de porc grillé). Ça ne me dit pas grand chose d'aller jouer la romance en compagnie de ces zigotos, d'autant que le prix en est particulièrement élevé, surtout quand il s'agit de gringos. Je le fais savoir au Canadien qui me dit de ne pas m'en faire.
Ils ont acheté de grandes bouteilles d'une bière brune assez forte et sorti le haschich. Nous glissons dans le silence des clapotis. Nous buvons et nous fumons. Parfois, une barque plus imposante que les autres se rapproche de la nôtre, avec à son bord un orchestre de mariachis en costume et chapeau. Nous avons droit alors à une aubade gratinée. Bière plus haschich, la torpeur me gagne. Je ne suis pas habitué à fumer et je n’ai pas voulu faire le dégonflé alors que ces lascars ne m’inspirent pas confiance. Nous accostons. Où sommes-nous ? J'ai cru un instant que nous étions revenus à notre point de départ et je me suis dis que nous allions les planter là car ça commençait à bien faire. Mais nous nous trouvons en réalité à l'opposé de notre lieu d'embarquement et il nous faudra forcément reprendre la lancha avec eux pour revenir. Julie semble relativement indifférente. Elle se laisse porter par les événements et me regarde parfois avec un air détaché qui cache mal que, elle aussi, ces types la barbent et que je ferais bien d'y remédier. Nous nous retrouvons sur un marché de souvenirs et d'étoffes tissées. L'Américain va son petit bonhomme de chemin fureteur, sa minette au bras. Le Canadien suit, vaguement dans les vapes, nous invitant instamment à faire de même. Ils achètent de nouvelles bières et de la viande grillée avant de regagner le bateau pour boucler la promenade. Une fois réintégrée la terre ferme, nous les saluons sans trop de cérémonies et nous filons.
Mardi 11 août.
Marche matinale du côté de l'Alameda et du Zocalo. Déjeuner dans une pasteleria. Amoncellement de pâtisseries et de gâteaux géants dégoulinants de sucre glace. Visite du Musée National d'Anthropologie. Reliques, art statuaire, reconstitution de scènes des époques aztèque, zapotèque, toltèque et maya. Promenade dans le Parc Chapultepec. Beaucoup de monde. Ambiance de fête. Un lac, des barques et une abondante végétation. Des écureuils familiers qui surgissent par petits bonds furtifs, curieux et gourmands.
Ce n'est pas pour me vanter mais je considère qu'il est inconcevable de voyager sans prendre le train. Qu'il est doux le murmure des roues de métal qui claquent discrètement à chaque intervalle de dilatation ! Nous sommes arrivés au Ferrocarriles Nationales sous une averse drue. Les toiles des boutiques tendus en auvent nous faisaient une protection efficace mais sur une partie du parcourt seulement. Nous sommes arrivés copieusement saucés. Si l’ambiance est au rendez-vous, pour le confort, il faudra repasser. La rame ne compte que trois voitures pourvues de banquettes fatiguées. Pas beaucoup d'espace. Extrêmement lent, le convoi s'arrête dans toutes les gares. Pendant les premiers kilomètres, c’est un défilé incessant de marchands qui se bousculent dans l'allée centrale. Après la gare de Teotihuacan, la plupart ont regagné leurs pénates avec leur maigre pécule. Il en reste quelques uns, pour réciter "cerveza-agua-refrescos-turonnes-cafecaliente-dulces-bocadillos". Le train est bondé de Mexicains. Un groupe de jeunes, sac à dos, couples avec enfant. Beaucoup de bagages de toute sorte. Shanghai-Canton. Dans le train chinois, je me souviens qu'il y avait quelque chose qui ressemblait à de la volupté. Dimension ici absente. Par ailleurs, la banquette est étroite et penche vers l'avant, ce qui me fait mal aux fesses. Les journaux du soir titrent sur la forte baisse du peso. Bizarre conséquence d'une crise économique qui secoue la Russie. Nous traversons l'immense banlieue de Mexico au pas. La ville et son urbanisme sauvage envahit les collines volcaniques alentour. Un moment, une pierre jetée contre une vitre a suscité l'émoi des passagers de la voiture. Je me laisse entraîner dans un rêve où je me retrouve enfermé dans le musée d’anthropologie. L’obscurité dévoile une tombe, des ossements, des personnages qui s'animant lentement, comme sortant d'une longue hibernation. Les fresques colorées deviennent lumineuses et vivantes et je me trouve pris dans l'impressionnante épopée amérindienne. Julie me réveille en venant se blottir dans mes bras. Je me sentais un peu coupable de lui imposer de telles conditions. Mal installé, je m'efforce de demeurer immobile pour lui permettre de dormir quelques minutes. Je me préoccupe trop de ce qu'elle éprouve ? Pourquoi ne pas se contenter de vivre l'instant présent pour ce qu'il vaut et arrêter de se prendre la tête ? Je faisais l’éloge des trains il y a quelques heures mais je dois convenir que jamais je n’ai vu un train plus inconfortable et plus lent que celui-ci et un voyage plus pénible que celui-là. Mais nous sommes au Mexique, Julie, ta tête est sur mon épaule et tu dors. Tu as bien le droit d'être discrète alors que moi je suis curieux pour deux. Un peu trop à ton goût, surtout quand tu me vois regarder les filles. À les dévisager ainsi, m’as-tu dit, je finirai par me ramasser un pain et je l'aurai bien cherché.
- Congratulations for the World cup ! You formidably played. Really. It was Great !
C'est ça. Et de me tendre sa carte professionnelle. C'est un grand type et une grande gueule. Le genre porté sur la picole et les gamines en montrant d'une manière ostentatoire qu'il a du blé. Pas l'air à faire dans la dentelle. Soudain, dans le train, le voilà qui se met à brailler d'une voix éraillée de fumeur après quelqu'un à l'autre bout de la voiture. Il m'explique que c'est son pote, un Américain, lui aussi accompagné de sa petite amie mexicaine. Se voyant découvert, l'Américain n'a pas l'air rempli d’enthousiasme de retrouver son ami. Il aurait tenté de le semer que ça ne m'étonnerait qu'à moitié. Toujours est-il que nous nous retrouvons embarqués avec le quatuor. Les petites ont l'air sympa et plutôt du genre bien délurées. Le Canadien ne m'inspire pas. Quant à l'Américain, il n'en a rien à cirer, trop occupé qu'il est à peloter la fille.
À Xochimilco vit toute une population de maraîchers qui alimentent la capitale en légumes et en fleurs. La campagne est composée d'îlots enserrés dans un réseau de canaux bordés de peupliers et de saules. Les deux couples ont dans l'idée de se faire un petit tour en bateau. Des lanchas, longues barques à fond plat pilotées par les gondoliers du coin, qui glissent lentement sur l'eau avec leurs passagers. C'est un des passe-temps favoris des citadins : un petit tour de lancha en dégustant des chicharrones (couennes de porc grillé). Ça ne me dit pas grand chose d'aller jouer la romance en compagnie de ces zigotos, d'autant que le prix en est particulièrement élevé, surtout quand il s'agit de gringos. Je le fais savoir au Canadien qui me dit de ne pas m'en faire.
Ils ont acheté de grandes bouteilles d'une bière brune assez forte et sorti le haschich. Nous glissons dans le silence des clapotis. Nous buvons et nous fumons. Parfois, une barque plus imposante que les autres se rapproche de la nôtre, avec à son bord un orchestre de mariachis en costume et chapeau. Nous avons droit alors à une aubade gratinée. Bière plus haschich, la torpeur me gagne. Je ne suis pas habitué à fumer et je n’ai pas voulu faire le dégonflé alors que ces lascars ne m’inspirent pas confiance. Nous accostons. Où sommes-nous ? J'ai cru un instant que nous étions revenus à notre point de départ et je me suis dis que nous allions les planter là car ça commençait à bien faire. Mais nous nous trouvons en réalité à l'opposé de notre lieu d'embarquement et il nous faudra forcément reprendre la lancha avec eux pour revenir. Julie semble relativement indifférente. Elle se laisse porter par les événements et me regarde parfois avec un air détaché qui cache mal que, elle aussi, ces types la barbent et que je ferais bien d'y remédier. Nous nous retrouvons sur un marché de souvenirs et d'étoffes tissées. L'Américain va son petit bonhomme de chemin fureteur, sa minette au bras. Le Canadien suit, vaguement dans les vapes, nous invitant instamment à faire de même. Ils achètent de nouvelles bières et de la viande grillée avant de regagner le bateau pour boucler la promenade. Une fois réintégrée la terre ferme, nous les saluons sans trop de cérémonies et nous filons.
Mardi 11 août.
Marche matinale du côté de l'Alameda et du Zocalo. Déjeuner dans une pasteleria. Amoncellement de pâtisseries et de gâteaux géants dégoulinants de sucre glace. Visite du Musée National d'Anthropologie. Reliques, art statuaire, reconstitution de scènes des époques aztèque, zapotèque, toltèque et maya. Promenade dans le Parc Chapultepec. Beaucoup de monde. Ambiance de fête. Un lac, des barques et une abondante végétation. Des écureuils familiers qui surgissent par petits bonds furtifs, curieux et gourmands.
Ce n'est pas pour me vanter mais je considère qu'il est inconcevable de voyager sans prendre le train. Qu'il est doux le murmure des roues de métal qui claquent discrètement à chaque intervalle de dilatation ! Nous sommes arrivés au Ferrocarriles Nationales sous une averse drue. Les toiles des boutiques tendus en auvent nous faisaient une protection efficace mais sur une partie du parcourt seulement. Nous sommes arrivés copieusement saucés. Si l’ambiance est au rendez-vous, pour le confort, il faudra repasser. La rame ne compte que trois voitures pourvues de banquettes fatiguées. Pas beaucoup d'espace. Extrêmement lent, le convoi s'arrête dans toutes les gares. Pendant les premiers kilomètres, c’est un défilé incessant de marchands qui se bousculent dans l'allée centrale. Après la gare de Teotihuacan, la plupart ont regagné leurs pénates avec leur maigre pécule. Il en reste quelques uns, pour réciter "cerveza-agua-refrescos-turonnes-cafecaliente-dulces-bocadillos". Le train est bondé de Mexicains. Un groupe de jeunes, sac à dos, couples avec enfant. Beaucoup de bagages de toute sorte. Shanghai-Canton. Dans le train chinois, je me souviens qu'il y avait quelque chose qui ressemblait à de la volupté. Dimension ici absente. Par ailleurs, la banquette est étroite et penche vers l'avant, ce qui me fait mal aux fesses. Les journaux du soir titrent sur la forte baisse du peso. Bizarre conséquence d'une crise économique qui secoue la Russie. Nous traversons l'immense banlieue de Mexico au pas. La ville et son urbanisme sauvage envahit les collines volcaniques alentour. Un moment, une pierre jetée contre une vitre a suscité l'émoi des passagers de la voiture. Je me laisse entraîner dans un rêve où je me retrouve enfermé dans le musée d’anthropologie. L’obscurité dévoile une tombe, des ossements, des personnages qui s'animant lentement, comme sortant d'une longue hibernation. Les fresques colorées deviennent lumineuses et vivantes et je me trouve pris dans l'impressionnante épopée amérindienne. Julie me réveille en venant se blottir dans mes bras. Je me sentais un peu coupable de lui imposer de telles conditions. Mal installé, je m'efforce de demeurer immobile pour lui permettre de dormir quelques minutes. Je me préoccupe trop de ce qu'elle éprouve ? Pourquoi ne pas se contenter de vivre l'instant présent pour ce qu'il vaut et arrêter de se prendre la tête ? Je faisais l’éloge des trains il y a quelques heures mais je dois convenir que jamais je n’ai vu un train plus inconfortable et plus lent que celui-ci et un voyage plus pénible que celui-là. Mais nous sommes au Mexique, Julie, ta tête est sur mon épaule et tu dors. Tu as bien le droit d'être discrète alors que moi je suis curieux pour deux. Un peu trop à ton goût, surtout quand tu me vois regarder les filles. À les dévisager ainsi, m’as-tu dit, je finirai par me ramasser un pain et je l'aurai bien cherché.
Mercredi 12 août.
Oaxaca. Hôtel Miña, calle Miña, à deux pas du Zocalo, où nous sommes arrivés ce matin aux environs de dix heures. Malgré l'inconfort, les dernières heures du voyage furent agréables. Le convoi gravissait avec difficulté les degrés de la Sierra del Sur. Beaux paysages. Cactus géants, bananiers, bougainvilliers, agglomérations imprécises. Je demandai à Julie ce qu'elle pensait du paysage. "Ah oui, c'est cool" dit-elle en regardant les paysans au travail, maniant la charrue tirée par un bœuf. Le centre de la ville de Oaxaca est envahi par les marchands de fripes et de souvenirs. Oaxaca est jolie et Julie est conquise. Elle n'a jamais aimé les grandes villes surpeuplées, sales et superficielles. Ici, les maisons coloniales sont bien entretenues, l'opulence est discrète, l'animation tranquille et il y a de la couleur et de la vie. Les touristes débarquent par car tout au long de la journée. Les jeunes voyageurs prennent des airs inspirés et souvent écrivent dans un petit cahier comme je le fais moi-même. Les plus âgés vont par bande, ne s'éloignant jamais du groupe, se méfient des autochtones. Ils achètent des souvenirs d'artisanat maya, de fausses statuettes et des étoffes tissées, et filment continument avec leurs caméscopes. L’accumulation de mauvaise marchandise sur ces places magnifiques d'histoire et de vie me rend un peu triste. Pour la première fois, je me demande à quoi bon tous ces voyages. Il me semble que l'accumulation de kilomètres et les continuels déplacements nous privent de l'essentiel et je commence à me dire qu'il vaudrait mieux aller quelque part et s'en tenir à cet endroit. Jamais content.
Vendredi 14 août.
Hier, visite du site de Monte Alban, sur le sommet d'une colline, à neuf kilomètres de la ville. L'ancienne capitale zapotèque domine la vallée et les montagnes aux alentours. Créé entre 800 et 400 avant JC, le site est impressionnant, avec ses pyramides, ses plates-formes et ses tumulus. Aujourd'hui, grande ballade dans Oaxaca avant de remonter la calle Garcia puis Hidalgo. Nous avons déjeuné du côté de l'Église de la Soledad avant de continuer vers l'Auditorium Guelaguetza. Retour par le Musée Régional, en haut de la calle Alcala.
Dans ce musée, installé dans un magnifique cloître de pierre verte qui jouxte Santo Domingo, se trouve le trésor mixtèque de la septième tombe de Monte Alban. Les bâtiments sont agréables et reposants. Des murs épais, des ouvertures calculées pour introduire la lumière tout en laissant la chaleur intense à la rue. Les ornementations architecturales sobres créent une atmosphère empreinte de sérénité en harmonie avec cette partie de la ville où les massifs de fleurs habillent les murs. Aux habitations en adobe, un toit de quelques tôles, voisinent des demeures plus cossues aux murs colorés mais qui n'atteignent jamais au luxe ostentatoire. D'un autre genre est l'endroit où nous sommes allés dîner hier, dans le marché municipal, juste à côté de l'hôtel. Toute une place (le quadrilatère del Veinte de Noviembre) est occupée par de petites échoppes-restaurants où l'on mange du poulet, des tacos et des frijoles. Je me suis souvenu de l'alocodrôme d'Abidjan.
Oaxaca. Hôtel Miña, calle Miña, à deux pas du Zocalo, où nous sommes arrivés ce matin aux environs de dix heures. Malgré l'inconfort, les dernières heures du voyage furent agréables. Le convoi gravissait avec difficulté les degrés de la Sierra del Sur. Beaux paysages. Cactus géants, bananiers, bougainvilliers, agglomérations imprécises. Je demandai à Julie ce qu'elle pensait du paysage. "Ah oui, c'est cool" dit-elle en regardant les paysans au travail, maniant la charrue tirée par un bœuf. Le centre de la ville de Oaxaca est envahi par les marchands de fripes et de souvenirs. Oaxaca est jolie et Julie est conquise. Elle n'a jamais aimé les grandes villes surpeuplées, sales et superficielles. Ici, les maisons coloniales sont bien entretenues, l'opulence est discrète, l'animation tranquille et il y a de la couleur et de la vie. Les touristes débarquent par car tout au long de la journée. Les jeunes voyageurs prennent des airs inspirés et souvent écrivent dans un petit cahier comme je le fais moi-même. Les plus âgés vont par bande, ne s'éloignant jamais du groupe, se méfient des autochtones. Ils achètent des souvenirs d'artisanat maya, de fausses statuettes et des étoffes tissées, et filment continument avec leurs caméscopes. L’accumulation de mauvaise marchandise sur ces places magnifiques d'histoire et de vie me rend un peu triste. Pour la première fois, je me demande à quoi bon tous ces voyages. Il me semble que l'accumulation de kilomètres et les continuels déplacements nous privent de l'essentiel et je commence à me dire qu'il vaudrait mieux aller quelque part et s'en tenir à cet endroit. Jamais content.
Vendredi 14 août.
Hier, visite du site de Monte Alban, sur le sommet d'une colline, à neuf kilomètres de la ville. L'ancienne capitale zapotèque domine la vallée et les montagnes aux alentours. Créé entre 800 et 400 avant JC, le site est impressionnant, avec ses pyramides, ses plates-formes et ses tumulus. Aujourd'hui, grande ballade dans Oaxaca avant de remonter la calle Garcia puis Hidalgo. Nous avons déjeuné du côté de l'Église de la Soledad avant de continuer vers l'Auditorium Guelaguetza. Retour par le Musée Régional, en haut de la calle Alcala.
Dans ce musée, installé dans un magnifique cloître de pierre verte qui jouxte Santo Domingo, se trouve le trésor mixtèque de la septième tombe de Monte Alban. Les bâtiments sont agréables et reposants. Des murs épais, des ouvertures calculées pour introduire la lumière tout en laissant la chaleur intense à la rue. Les ornementations architecturales sobres créent une atmosphère empreinte de sérénité en harmonie avec cette partie de la ville où les massifs de fleurs habillent les murs. Aux habitations en adobe, un toit de quelques tôles, voisinent des demeures plus cossues aux murs colorés mais qui n'atteignent jamais au luxe ostentatoire. D'un autre genre est l'endroit où nous sommes allés dîner hier, dans le marché municipal, juste à côté de l'hôtel. Toute une place (le quadrilatère del Veinte de Noviembre) est occupée par de petites échoppes-restaurants où l'on mange du poulet, des tacos et des frijoles. Je me suis souvenu de l'alocodrôme d'Abidjan.
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| Zocalo et Cathédrale de Oaxaca. |
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| Sur le Zocalo. |
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| Comedor (cantine), Calle Daz Quintas. |
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| Marché du Jardin Conzatti. |
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| Dans le Centre culturel Santo Domingo, Calle Macedonio Alcalá. |
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| Où il fait chaud. |
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| Élément de décoration au Centre culturel. |
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| Grande poupée à tête de mort à sa fenêtre, calle Macedonio Alcalá (à côté du centre culturel). |
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| Plaza Santo Domingo. Arrière-plan : Temple de Sangre de Cristo. |
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| Plazuela del Carmen Alto. |
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| Quartier Carcamo Rebombeo del Valle Adosapacoa. |
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| Pochoir du Partido del Frente Cardenista de Reconstrucción Nacional (PFCRN). |
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| Calle J.P. Garcia, Templo de San Felipe Neri. |
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| Calle Miguel Hidalgo, Zocalo. |
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| Monte Alban, cité la plus importante de la culture zapotèque. |
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| Julie à la recherche d'un signe du "peuple des nuages". |
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| Julie à la recherche des vibrations alizéennes. |
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| Julie fait zazen chez les Zapotèques. |
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| Monte Alban. Pierre gravée ("danzante"). |
Samedi 15 août.
Odeurs de mélasse de chocolat dans la calle Miña. Voilà qui devrait réjouir l’amateur de chocolat noir corsé. Mais les odeurs trop suaves me deviennent vite écœurantes. Dans les petites échoppes ouvertes sur la rue, on concasse la graine du cacao, on la broie dans des moulins automatiques qui laissent écouler une pâte noire et compacte. Celle-ci est vendue telle quelle au client, au kilo, dans de petits sacs en plastique. Elle est consommée essentiellement additionnée d'eau, comme boisson. Le chocolat est également vendu en cylindres séchés. La saveur agréable au premier abord laisse vite la place à une amertume poisseuse qui soulève le cœur.
Assis dans le Paseo Juarez, nous venons de quitter l'hôtel Miña et d'acheter nos tickets de bus pour Tehuantepec. Il n'y avait plus de place dans le bus-express qui va directement à San Cristobal de las Casas et je n'avais pas envie d'attendre plus longtemps. Tehuantepec est sur la route du pacifique et du Chiapas. Veremos bien. J'ai acheté une bouteille de mescal pour m'envoyer quelques petites rasades à la mémoire du Consul de Malcolm Lowry. Savoureux. Oaxaca est la capitale du mescal. On en trouve partout pour une poignée de pesos. Le soir, tout le monde se retrouve sur le Zocalo et le long de la calle Alcala qui monte à Santo Domingo et au Musée Régional. Animation estivale. Les amateurs de ces longs cigares gonflables colorés acrylique à la mode en ce moment se réunissent sur les places du centre. C'est assez laid mais les enfants adorent et font des concours de lancer en criant. Quelques musiciens inféodés aux restaurants se déplacent de table en table pour jouer des sérénades à des groupes de touristes abattus.
Dimanche 16 août.
Tehuantepec, où nous sommes arrivés hier vers 19h. Nous sommes descendus à la Casa des Hespuedes, une sorte d'auberge de jeunesse ou de chambre d'hôte, ou un mélange des deux. Nous ne retrouvons pas ici le biotope urbain dense environné d'espaces naturels arides des villes précédentes. Le bus que nous avons pris a emprunté des routes extrêmement sinueuses pour passer des cols recouverts de végétation. Champs d'agaves, cactus dont on tire le mescal (le cœur de la plante est coupé en morceaux, rôtie, râpée, pressée, on ajoute du sucre et on distille après fermentation), palmiers et cocotiers, profusion de bougainvilliers. Tehuantepec, c'est une longue rue qui va des deux terminaux de bus primera y segunda categoria à un petit zocalo pourvu d'une gare ferroviaire tombée en désuétude. On est ici sur un isthme, à proximité du Pacifique, où les vents soufflent forts, où les pluies sont diluviennes et l'animation fuertissimo, tendance bordelito. Les autochtones sont sympas et répondent avec empressement à nos questions maladroites quand nous demandons notre chemin. Les touristes ne doivent pas être légion dans le coin. Autochtones qui répondent parfois de manière contradictoire et nous peinons à trouver la Casa machin-chose. Mais c'est un bon endroit. On arrive tout d'abord dans une cour intérieure sur laquelle règne une femme costaude et avenante. Elle tient boutique en compagnie de deux autres comme elle. Derrière une arrière-cour se trouve une bâtisse à un étage avec une terrasse sur laquelle donnent les portes de quatre ou cinq chambres. En revenant de dîner à une cantine du trottoir, nous avons découvert que nous avions comme voisines deux très jeunes suissesses. Elles sont de Genève et sillonnent l'Amérique centrale depuis trois mois. Elles ont fait un barouf de tous les diables dans la soirée, passant du rock sur leur radiocassette et se racontant des histoires qui les faisaient rigoler comme des baleines. Plus tard dans la soirée, elles se sont esquivées pour ne revenir qu'au milieu de la nuit, raccompagnées peu discrètement par un motocycliste. Je les ai entendues rentrer dans leur piaule et se mettre au lit sans souffler mot. Elles nous expliqueront plus tard qu'elles s'étaient rendues dans une “cantina” où la société était des plus glauques. Il n'y avait là-dedans que des hommes complètement pétés. Elles s'étaient débinées quand l'ambiance avait commencé à virer baston à la mexicaine, lames sifflantes. Le type en moto, c'était le taxi du coin. Il est tôt ce matin. Babillage des oiseaux, aboiements, pétarades de moto, une radio qui chuinte des rumbas, un homme qui chante. La nuit fut assez difficile à cause de la chaleur et du bruit. Un moment, il m'a semblé entendre une pierre jetée contre notre fenêtre. Peut-être un admirateur d'une de nos deux voisines qui venait tenter sa chance et se trompait de chambre. Julie dort. Dans deux heures, nous prenons de nouveau le bus en compagnie de nos deux voisines qui se rendent également à San Cristobal.
Lundi 17 août.
San Cristobal de las Casas où nous sommes arrivés hier en fin d'après-midi. Bus de segunda categria jusque Tuxla puis un autre jusque San Cristobal. Routes sinueuse au flanc des montagnes volcaniques, villages indiens, tzotziles et tzeltales d'appartenance maya. Julie était fascinée par les deux Genevoises qui nous accompagnaient dans le bus. Elles ne devaient pas avoir plus de vingt ans, une allure de ne pas s'en faire, décontractées, une manière de s'habiller entre grunge et baba, de l'aisance malgré des conditions pas évidentes pour deux filles dans ce pays de machos purs et durs. Arrivées à San Cristobal, elles nous ont quittés pour rejoindre des amis et nous sommes descendus sur leur recommandation à la Posada El Candil, dans le Barrio de los Mexicanos.
Le Chiapas. “¡Viva Zapata!”, la cagoule et la pipe du sous-commandant Marcos. San Cristobal est la plus vieille cité espagnole de l'état du Chiapas. Rues étroites rectilignes, fenêtres grillagées, maisons basses aux murs enduits d'un crépis dont la couleur varie du rouge le plus sombre au jaune éclatant, églises blanches décorées comme des sapins de Noël. Un rococo kitsch poussé au surréalisme. La fête de l'Assomption se poursuit au delà du week-end à grands coups de pétarades dans les rues et de volées de cloches. Illumination de Santo Domingo. L'église est située juste derrière notre hôtel. Dans le chœur, à l'endroit de la croix, la Vierge est baignée de lumière diaphane. C'est la Vierge de Guadalupe qui fait communier Indiens et Blancs dans une même célébration. Notre Soubirou locale s'appelle Juan Diego. Il était indien et paysan. Un jour, il vit apparaître une super belle fille et, au lieu de lui conter fleurette, il tomba à genoux et se mit à réciter tout un chapelet de Je-vous-salue-Marie. Sur la place devant l'église, c'est la fiesta. Stands de sucreries et de boissons rafraîchissantes, manèges, orchestres. Processions jusque tard dans la nuit accompagnées d'une fanfare et du crépitement des pétards. Les Chiapanecos ont le sens de la fête et de la sobriété. Ils boivent peu et fument à peine. Cependant, comme en témoigne les zombies qui gesticulent parfois dans les rues, quand ça picole, ça picole grave. Ceux-là bénéficient d'une aimable bienveillance de la part des sobres qui savent que demain sera peut-être leur tour. Les Indiens sont nombreux. De petite taille et de teint mat, quelque chose d’asiatique dans leurs traits. Cirage de chaussures, vente d'artisanat, mendicité. Il y a encore du travail pour les zapatistes. Il y a à peine plus de quatre ans, le 1er janvier 1994, un groupe de paysans armés se proclamant Ejército (armée) Zapatiste de Liberación National (EZLN) attaqua et saccagea les bureaux gouvernementaux de San Cristobal. L'objectif était de briser la mainmise d'une minorité de nantis sur la terre, sur les ressources et le pouvoir, au détriment des Indiens et des paysans auxquels étaient refusés une vie matérielle décente, l'éducation, la santé et les droits civiques. À la tête des rebelles, le médiatique sous-commandant Marcos. Au fait, pourquoi souscommandante alors qu'il s'était lui-même autoproclamé le chef ? Par respect pour le seul vrai Comandante, el Che ? La violente répression n'empêcha pas (ou au contraire fit que) le mouvement de devenir (devint) populaire au Mexique comme à l'étranger et le gouvernement mexicain fut contraint de négocier. Un accord a été signé en février 1996 sur les droits et cultures indigènes. Aux alentours du Zocalo, l'EZLN tient ouvertement boutique dans des stands bâchés, proposant aux touristes tee-shirts et porte-clés à l'effigie de Marcos et du Che, alors que de l'autre côté de la place stationne un véhicule de l'armée occupé par des militaires dont l'équipement n'a rien de gadgets.
22 heures, de retour de fête à la Plaza De Mexicanos. Nous dînons dans un restaurant sommaire, copieusement, d'un mélange de saucisses grillées très salées, de légumes (tomates, concombres, tranches de gros radis) et d'une salade de choux accompagnée de galettes de maïs et de fromage. Nous sommes installés au premier étage d'un immeuble faisant face à l'église, sur une sorte de grande terrasse qui nous offre une vue plongeante sur la place, la façade illuminée de l'église, les jeux de massacre et d'anneau, les stands de nourriture tenus par des femmes allant pieds nus, la foule majoritairement indienne et le kiosque à musique où se produit un orchestre de joueurs de marimba, le xylophone local. Un faisceau de guirlandes pointe vers la façade de l'église, me rappelant la cathédrale de Pondichéry un soir de messe de minuit. Un groupe de personnages masqués danse. Masques grotesques représentant la mort, la destruction, la décomposition. Vêtements loqueteux et maquillages appuyés. Dans le même temps, les fidèles se recueillent à l'intérieur de l'église gracieuse remplies de bouquets de fleurs. La Vierge est représentée telle qu'elle était apparue au jeune Indien, les épaules couvertes d'une cape ourlée d'or à doublure bleutée piquée d'étoiles. Elle est environnée de nuages confectionnés dans une sorte de mousseline lumineuse. À la base, des angelots rondouillards sont animés d'un mouvement de balancier. L'ensemble, vivement éclairé, dégage une impression de candeur sucrée, de bisounours. Un univers merveilleux de conte de fées. On se sent redevenir enfant, le cœur rempli d'affection pour la mère protectrice et aimante. D'autres représentations de la Vierge figurent ça et là. Pas de prêtre, mais, occupant un côté du transept, un orchestre de mariachi ! Ploum-ploum tra-la-la.
Odeurs de mélasse de chocolat dans la calle Miña. Voilà qui devrait réjouir l’amateur de chocolat noir corsé. Mais les odeurs trop suaves me deviennent vite écœurantes. Dans les petites échoppes ouvertes sur la rue, on concasse la graine du cacao, on la broie dans des moulins automatiques qui laissent écouler une pâte noire et compacte. Celle-ci est vendue telle quelle au client, au kilo, dans de petits sacs en plastique. Elle est consommée essentiellement additionnée d'eau, comme boisson. Le chocolat est également vendu en cylindres séchés. La saveur agréable au premier abord laisse vite la place à une amertume poisseuse qui soulève le cœur.
Assis dans le Paseo Juarez, nous venons de quitter l'hôtel Miña et d'acheter nos tickets de bus pour Tehuantepec. Il n'y avait plus de place dans le bus-express qui va directement à San Cristobal de las Casas et je n'avais pas envie d'attendre plus longtemps. Tehuantepec est sur la route du pacifique et du Chiapas. Veremos bien. J'ai acheté une bouteille de mescal pour m'envoyer quelques petites rasades à la mémoire du Consul de Malcolm Lowry. Savoureux. Oaxaca est la capitale du mescal. On en trouve partout pour une poignée de pesos. Le soir, tout le monde se retrouve sur le Zocalo et le long de la calle Alcala qui monte à Santo Domingo et au Musée Régional. Animation estivale. Les amateurs de ces longs cigares gonflables colorés acrylique à la mode en ce moment se réunissent sur les places du centre. C'est assez laid mais les enfants adorent et font des concours de lancer en criant. Quelques musiciens inféodés aux restaurants se déplacent de table en table pour jouer des sérénades à des groupes de touristes abattus.
Dimanche 16 août.
Tehuantepec, où nous sommes arrivés hier vers 19h. Nous sommes descendus à la Casa des Hespuedes, une sorte d'auberge de jeunesse ou de chambre d'hôte, ou un mélange des deux. Nous ne retrouvons pas ici le biotope urbain dense environné d'espaces naturels arides des villes précédentes. Le bus que nous avons pris a emprunté des routes extrêmement sinueuses pour passer des cols recouverts de végétation. Champs d'agaves, cactus dont on tire le mescal (le cœur de la plante est coupé en morceaux, rôtie, râpée, pressée, on ajoute du sucre et on distille après fermentation), palmiers et cocotiers, profusion de bougainvilliers. Tehuantepec, c'est une longue rue qui va des deux terminaux de bus primera y segunda categoria à un petit zocalo pourvu d'une gare ferroviaire tombée en désuétude. On est ici sur un isthme, à proximité du Pacifique, où les vents soufflent forts, où les pluies sont diluviennes et l'animation fuertissimo, tendance bordelito. Les autochtones sont sympas et répondent avec empressement à nos questions maladroites quand nous demandons notre chemin. Les touristes ne doivent pas être légion dans le coin. Autochtones qui répondent parfois de manière contradictoire et nous peinons à trouver la Casa machin-chose. Mais c'est un bon endroit. On arrive tout d'abord dans une cour intérieure sur laquelle règne une femme costaude et avenante. Elle tient boutique en compagnie de deux autres comme elle. Derrière une arrière-cour se trouve une bâtisse à un étage avec une terrasse sur laquelle donnent les portes de quatre ou cinq chambres. En revenant de dîner à une cantine du trottoir, nous avons découvert que nous avions comme voisines deux très jeunes suissesses. Elles sont de Genève et sillonnent l'Amérique centrale depuis trois mois. Elles ont fait un barouf de tous les diables dans la soirée, passant du rock sur leur radiocassette et se racontant des histoires qui les faisaient rigoler comme des baleines. Plus tard dans la soirée, elles se sont esquivées pour ne revenir qu'au milieu de la nuit, raccompagnées peu discrètement par un motocycliste. Je les ai entendues rentrer dans leur piaule et se mettre au lit sans souffler mot. Elles nous expliqueront plus tard qu'elles s'étaient rendues dans une “cantina” où la société était des plus glauques. Il n'y avait là-dedans que des hommes complètement pétés. Elles s'étaient débinées quand l'ambiance avait commencé à virer baston à la mexicaine, lames sifflantes. Le type en moto, c'était le taxi du coin. Il est tôt ce matin. Babillage des oiseaux, aboiements, pétarades de moto, une radio qui chuinte des rumbas, un homme qui chante. La nuit fut assez difficile à cause de la chaleur et du bruit. Un moment, il m'a semblé entendre une pierre jetée contre notre fenêtre. Peut-être un admirateur d'une de nos deux voisines qui venait tenter sa chance et se trompait de chambre. Julie dort. Dans deux heures, nous prenons de nouveau le bus en compagnie de nos deux voisines qui se rendent également à San Cristobal.
Lundi 17 août.
San Cristobal de las Casas où nous sommes arrivés hier en fin d'après-midi. Bus de segunda categria jusque Tuxla puis un autre jusque San Cristobal. Routes sinueuse au flanc des montagnes volcaniques, villages indiens, tzotziles et tzeltales d'appartenance maya. Julie était fascinée par les deux Genevoises qui nous accompagnaient dans le bus. Elles ne devaient pas avoir plus de vingt ans, une allure de ne pas s'en faire, décontractées, une manière de s'habiller entre grunge et baba, de l'aisance malgré des conditions pas évidentes pour deux filles dans ce pays de machos purs et durs. Arrivées à San Cristobal, elles nous ont quittés pour rejoindre des amis et nous sommes descendus sur leur recommandation à la Posada El Candil, dans le Barrio de los Mexicanos.
Le Chiapas. “¡Viva Zapata!”, la cagoule et la pipe du sous-commandant Marcos. San Cristobal est la plus vieille cité espagnole de l'état du Chiapas. Rues étroites rectilignes, fenêtres grillagées, maisons basses aux murs enduits d'un crépis dont la couleur varie du rouge le plus sombre au jaune éclatant, églises blanches décorées comme des sapins de Noël. Un rococo kitsch poussé au surréalisme. La fête de l'Assomption se poursuit au delà du week-end à grands coups de pétarades dans les rues et de volées de cloches. Illumination de Santo Domingo. L'église est située juste derrière notre hôtel. Dans le chœur, à l'endroit de la croix, la Vierge est baignée de lumière diaphane. C'est la Vierge de Guadalupe qui fait communier Indiens et Blancs dans une même célébration. Notre Soubirou locale s'appelle Juan Diego. Il était indien et paysan. Un jour, il vit apparaître une super belle fille et, au lieu de lui conter fleurette, il tomba à genoux et se mit à réciter tout un chapelet de Je-vous-salue-Marie. Sur la place devant l'église, c'est la fiesta. Stands de sucreries et de boissons rafraîchissantes, manèges, orchestres. Processions jusque tard dans la nuit accompagnées d'une fanfare et du crépitement des pétards. Les Chiapanecos ont le sens de la fête et de la sobriété. Ils boivent peu et fument à peine. Cependant, comme en témoigne les zombies qui gesticulent parfois dans les rues, quand ça picole, ça picole grave. Ceux-là bénéficient d'une aimable bienveillance de la part des sobres qui savent que demain sera peut-être leur tour. Les Indiens sont nombreux. De petite taille et de teint mat, quelque chose d’asiatique dans leurs traits. Cirage de chaussures, vente d'artisanat, mendicité. Il y a encore du travail pour les zapatistes. Il y a à peine plus de quatre ans, le 1er janvier 1994, un groupe de paysans armés se proclamant Ejército (armée) Zapatiste de Liberación National (EZLN) attaqua et saccagea les bureaux gouvernementaux de San Cristobal. L'objectif était de briser la mainmise d'une minorité de nantis sur la terre, sur les ressources et le pouvoir, au détriment des Indiens et des paysans auxquels étaient refusés une vie matérielle décente, l'éducation, la santé et les droits civiques. À la tête des rebelles, le médiatique sous-commandant Marcos. Au fait, pourquoi souscommandante alors qu'il s'était lui-même autoproclamé le chef ? Par respect pour le seul vrai Comandante, el Che ? La violente répression n'empêcha pas (ou au contraire fit que) le mouvement de devenir (devint) populaire au Mexique comme à l'étranger et le gouvernement mexicain fut contraint de négocier. Un accord a été signé en février 1996 sur les droits et cultures indigènes. Aux alentours du Zocalo, l'EZLN tient ouvertement boutique dans des stands bâchés, proposant aux touristes tee-shirts et porte-clés à l'effigie de Marcos et du Che, alors que de l'autre côté de la place stationne un véhicule de l'armée occupé par des militaires dont l'équipement n'a rien de gadgets.
22 heures, de retour de fête à la Plaza De Mexicanos. Nous dînons dans un restaurant sommaire, copieusement, d'un mélange de saucisses grillées très salées, de légumes (tomates, concombres, tranches de gros radis) et d'une salade de choux accompagnée de galettes de maïs et de fromage. Nous sommes installés au premier étage d'un immeuble faisant face à l'église, sur une sorte de grande terrasse qui nous offre une vue plongeante sur la place, la façade illuminée de l'église, les jeux de massacre et d'anneau, les stands de nourriture tenus par des femmes allant pieds nus, la foule majoritairement indienne et le kiosque à musique où se produit un orchestre de joueurs de marimba, le xylophone local. Un faisceau de guirlandes pointe vers la façade de l'église, me rappelant la cathédrale de Pondichéry un soir de messe de minuit. Un groupe de personnages masqués danse. Masques grotesques représentant la mort, la destruction, la décomposition. Vêtements loqueteux et maquillages appuyés. Dans le même temps, les fidèles se recueillent à l'intérieur de l'église gracieuse remplies de bouquets de fleurs. La Vierge est représentée telle qu'elle était apparue au jeune Indien, les épaules couvertes d'une cape ourlée d'or à doublure bleutée piquée d'étoiles. Elle est environnée de nuages confectionnés dans une sorte de mousseline lumineuse. À la base, des angelots rondouillards sont animés d'un mouvement de balancier. L'ensemble, vivement éclairé, dégage une impression de candeur sucrée, de bisounours. Un univers merveilleux de conte de fées. On se sent redevenir enfant, le cœur rempli d'affection pour la mère protectrice et aimante. D'autres représentations de la Vierge figurent ça et là. Pas de prêtre, mais, occupant un côté du transept, un orchestre de mariachi ! Ploum-ploum tra-la-la.
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| Plaza de la Paz (Zocalo) de San Cristobal de las Casas. Installation au pied de la croix de l'EZLN (Armée zapatiste de Libération nationale). |
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| Calle Guadalupe Victoria, la Catedral de San Cristobal. |
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| Calle Comitan, Iglesia del Cerrillo. |
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| Amulette de feuilles d'agave sur les murs de la précédente. |
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| Une adresse, Calle Comitan. |
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| Sur les marches qui monte au Cerro (coteau) de Guadalupe, Calle Real de Guadalupe. Au loin : Cerro de Huitepec. |
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| Calle Belisario Domínguez. |
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| Iglesia Santo Domingo, Avenida Lazaro Cardenas. |
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| Fillette. Lieu non identifié. |
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| Statue. Lieu non identifié. |
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| Déguisements, musique et danse pour la fête de l’Assomption Plaza de Mexicanos. |
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| Atelier Lenateros, pour la fabrication de papier artisanal et la création graphique inspirée des mayas. www.tallerlenateros.com |
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| Reportage de Wolinsky, Charlie Hebdo, mars 2001. |
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| Le Monde, 11-12 mars 2001. |
Mardi 18 août.
J'avais dans l'idée de faire une escapade dans les collines qui encerclent San Cristobal et j'avais repéré la réserve écologique de Huitepec, à quelques kilomètres du centre. Nous y sommes allés à pieds, tout d'abord en suivant la route de Tuxla, puis une petite route sur la droite et enfin, à la hauteur d'une usine Coca-Cola, un chemin approximatif à flanc de montagne. Le soleil cognait dur et le chemin était raide. Il a bientôt laissé place à des sentiers capricieux, puis à plus rien du tout. Des arbres et des broussailles. Nous étions perdus. Nous avons suivi de vagues traces pour arriver à un endroit d'une forêt peu dense parsemée de propriétés modestes, cabanes au milieu d'un bout de terrain mi-jardin mi-friche au cadastre incertain occupées par des Indiens paysans. En traversant l'une d’elles, nous avons subi l'attaque d'une meute de chiens roux et galeux, vindicatifs. Jugeant avec à-propos ceux de Julie plus tendre que les miens, c'est à ses mollets charmants qu'ils s'en sont pris en priorité. Heureusement, l'habitante du lieu, plus aimable que ses clébards, est accourue presque aussitôt pour les calmer. Nous nous sortîmes de là assez confus. Julie était blessée, son moral au plus bas à cause du beau galbe peut-être défiguré. Fatiguée, mais n'osant le dire de peur de représailles imaginaires, de mes façons de toujours l'entraîner dans des expéditions hasardeuses et vaines. Nous décidâmes de regagner la ville.
Les dents du fauve n'ont pas traversé la toile des jeans, la morsure n'est pas vraiment méchante. Plutôt une contusion interne, certes douloureuse, et qui lui fait un joli tatouage violacé sur le mollet. Pour nous rassurer, nous nous rendons dans un centre médical où nous pouvons voir un médecin. La grande femme d'une quarantaine d'années qui nous reçoit fait la moue en voyant l'affaire. Elle questionne Julie en espagnol sur la nature de l'agresseur et le lieu exact où l’agression a eu lieu. Julie et moi répondons tant bien que mal. Julie connaît l'espagnol bien mieux que moi-même mais je me mêle de toujours vouloir répondre à sa place. (On notera au passage qu'il y a peu, je lui reprochais de ne pas suffisamment intervenir pour pallier à mon ignorance.)
- Un malo coyote qué mordía la chica, hija mia, dentro la sivle con la fabrique de coca-cola, hay alli casas con vicious coyotès, y ahora la chica mala.
Julie jugeant préférable d'intervenir explique l'agression cynique et le médecin prescrit un vaccin antirabique, de la pénicilline et des antibiotiques.
Dans le Barrio de los Mexicanos, la fête continue de battre son plein. La nuit dernière, nous avons de nouveau eu droit jusque tard dans la nuit aux pétarades, aux feux d'artifice tirés toutes les heures et aux défilés de la fanfare. Nous retournons sur la place devant l'église. Une nouvelle estrade a été dressée sur laquelle joue un orchestre, Los Duendes. Musique caribéenne. Il y a du monde mais personne ne danse. Ils écoutent religieusement la musique, applaudissant mollement à la fin des morceaux. Passage obligé par l'église où nous restons plusieurs minutes à contempler le spectacle. La Vierge domine maintenant un planisphère autour duquel les anges font la ronde. De grands bouquets de fleurs sont disposés le long des murs latéraux et de part et d'autre de l'allée centrale. Ils dégagent dans toute l'église un parfum capiteux. Sur le parvis, un lit d'épines de pin. Défilé des fidèles qui entrent en silence et vont prendre place après avoir esquissé trois ou quatre signes de croix sur le front, sur le cœur et sur les lèvres qui récitent des prières muettes. Puis, après être restés un long instant, ils refont trois ou quatre signes de croix et sortent se mêler à la foule de la place. Je contemple avec attention le spectacle ? Julie ? Elle est avec moi. Elle observe, muette. La musique rythmée des Los Duendes remplit l'église sans perturber le rituel.
Dehors, les masques grotesques se livrent à leurs gesticulations obscènes. La foule est de plus en plus dense et les guirlandes frémissent, luisantes. L'intérieur de l'église est vivement éclairé par les lustres de verroteries scintillantes. Les manèges tournent dans un coin. Les petits vendeurs se faufilent en essayant de fourguer un briquet, un paquet de cigarettes, des chewing-gums, du maïs bouilli servi dans des gobelets en plastique. Je raccompagne Julie, épuisée, à l'hôtel et je reviens, seul, m'imprégner une dernière fois de cette fête étrange.
Mercredi 19 août.
Toujours à San Cristobal. Nous traînons ce matin et prenons notre temps pour aller au terminal des bus et apprendre que le dernier départ pour Ciudad Cuanthemoc a lieu à 13 heures. Il est un peu moins de midi et je n’ai pas envie de me mettre à courir. Je n'ai pas envie de quitter la ville aussi rapidement. Il sera encore temps demain pour reprendre la route. Nous passons la journée à flâner du côté du grand marché tout au bout d'Utrilla. Dans la calle Belisario Dominguez, nous admirons une ravissante posada toute fleurie, bleue et blanche. El Cerillo ? Nous sommes assommés de soleil. Visage et épaules cramées pour ce qui me concerne. Julie s'en sort mieux et prend un air dégoûté quand elle me voit m'arracher des lambeaux de peau. C'est de sa faute si je suis dans cet état. Elle ne veut pas que je m'achète un chapeau pour me protéger du soleil pour la simple raison que je n'aurais pas une tête à chapeau ! Julie est comme ça. Plutôt mourir à petit feu que se couvrir de ridicule !
Jeudi 20 août.
Direction Huehuetenango, Guatemala. Nous quittons San Cristobal à regret. Mis à part ces maudits coyotes amateurs de tendres mollets, l'endroit nous a bien plu. Bus pour la frontière guatémaltèque, Ciudad Cuanthemoc. Nombreux barrages sur les routes, gardés par des militaires qui ne sont pas là pour faire de la figuration. Arrêtant tous les véhicules, ils visitent consciencieusement les coffres et scrutent les faciès. Les formalités sont vite expédiées. Les passeports tamponnés, le flic, côté Guatemala, veut nous taxer de trente pesos mexicains chacun. J'exige un reçu. Le flic répond d'un air vague, en regardant ailleurs, que la machine à reçu est en panne. Ben tiens, mon gros. Alors qu'il s'intéresse maintenant à un couple d'Allemands, leur refaisant le coup de la taxe, nous en profitons pour nous débiner et filer pour La Messila. De là, non prenons un bus pour Huehue. La route, en mauvais état, sinue dans une vallée entre des montagnes volcaniques recouvertes de végétation.
J'avais dans l'idée de faire une escapade dans les collines qui encerclent San Cristobal et j'avais repéré la réserve écologique de Huitepec, à quelques kilomètres du centre. Nous y sommes allés à pieds, tout d'abord en suivant la route de Tuxla, puis une petite route sur la droite et enfin, à la hauteur d'une usine Coca-Cola, un chemin approximatif à flanc de montagne. Le soleil cognait dur et le chemin était raide. Il a bientôt laissé place à des sentiers capricieux, puis à plus rien du tout. Des arbres et des broussailles. Nous étions perdus. Nous avons suivi de vagues traces pour arriver à un endroit d'une forêt peu dense parsemée de propriétés modestes, cabanes au milieu d'un bout de terrain mi-jardin mi-friche au cadastre incertain occupées par des Indiens paysans. En traversant l'une d’elles, nous avons subi l'attaque d'une meute de chiens roux et galeux, vindicatifs. Jugeant avec à-propos ceux de Julie plus tendre que les miens, c'est à ses mollets charmants qu'ils s'en sont pris en priorité. Heureusement, l'habitante du lieu, plus aimable que ses clébards, est accourue presque aussitôt pour les calmer. Nous nous sortîmes de là assez confus. Julie était blessée, son moral au plus bas à cause du beau galbe peut-être défiguré. Fatiguée, mais n'osant le dire de peur de représailles imaginaires, de mes façons de toujours l'entraîner dans des expéditions hasardeuses et vaines. Nous décidâmes de regagner la ville.
Les dents du fauve n'ont pas traversé la toile des jeans, la morsure n'est pas vraiment méchante. Plutôt une contusion interne, certes douloureuse, et qui lui fait un joli tatouage violacé sur le mollet. Pour nous rassurer, nous nous rendons dans un centre médical où nous pouvons voir un médecin. La grande femme d'une quarantaine d'années qui nous reçoit fait la moue en voyant l'affaire. Elle questionne Julie en espagnol sur la nature de l'agresseur et le lieu exact où l’agression a eu lieu. Julie et moi répondons tant bien que mal. Julie connaît l'espagnol bien mieux que moi-même mais je me mêle de toujours vouloir répondre à sa place. (On notera au passage qu'il y a peu, je lui reprochais de ne pas suffisamment intervenir pour pallier à mon ignorance.)
- Un malo coyote qué mordía la chica, hija mia, dentro la sivle con la fabrique de coca-cola, hay alli casas con vicious coyotès, y ahora la chica mala.
Julie jugeant préférable d'intervenir explique l'agression cynique et le médecin prescrit un vaccin antirabique, de la pénicilline et des antibiotiques.
Dans le Barrio de los Mexicanos, la fête continue de battre son plein. La nuit dernière, nous avons de nouveau eu droit jusque tard dans la nuit aux pétarades, aux feux d'artifice tirés toutes les heures et aux défilés de la fanfare. Nous retournons sur la place devant l'église. Une nouvelle estrade a été dressée sur laquelle joue un orchestre, Los Duendes. Musique caribéenne. Il y a du monde mais personne ne danse. Ils écoutent religieusement la musique, applaudissant mollement à la fin des morceaux. Passage obligé par l'église où nous restons plusieurs minutes à contempler le spectacle. La Vierge domine maintenant un planisphère autour duquel les anges font la ronde. De grands bouquets de fleurs sont disposés le long des murs latéraux et de part et d'autre de l'allée centrale. Ils dégagent dans toute l'église un parfum capiteux. Sur le parvis, un lit d'épines de pin. Défilé des fidèles qui entrent en silence et vont prendre place après avoir esquissé trois ou quatre signes de croix sur le front, sur le cœur et sur les lèvres qui récitent des prières muettes. Puis, après être restés un long instant, ils refont trois ou quatre signes de croix et sortent se mêler à la foule de la place. Je contemple avec attention le spectacle ? Julie ? Elle est avec moi. Elle observe, muette. La musique rythmée des Los Duendes remplit l'église sans perturber le rituel.
Dehors, les masques grotesques se livrent à leurs gesticulations obscènes. La foule est de plus en plus dense et les guirlandes frémissent, luisantes. L'intérieur de l'église est vivement éclairé par les lustres de verroteries scintillantes. Les manèges tournent dans un coin. Les petits vendeurs se faufilent en essayant de fourguer un briquet, un paquet de cigarettes, des chewing-gums, du maïs bouilli servi dans des gobelets en plastique. Je raccompagne Julie, épuisée, à l'hôtel et je reviens, seul, m'imprégner une dernière fois de cette fête étrange.
Mercredi 19 août.
Toujours à San Cristobal. Nous traînons ce matin et prenons notre temps pour aller au terminal des bus et apprendre que le dernier départ pour Ciudad Cuanthemoc a lieu à 13 heures. Il est un peu moins de midi et je n’ai pas envie de me mettre à courir. Je n'ai pas envie de quitter la ville aussi rapidement. Il sera encore temps demain pour reprendre la route. Nous passons la journée à flâner du côté du grand marché tout au bout d'Utrilla. Dans la calle Belisario Dominguez, nous admirons une ravissante posada toute fleurie, bleue et blanche. El Cerillo ? Nous sommes assommés de soleil. Visage et épaules cramées pour ce qui me concerne. Julie s'en sort mieux et prend un air dégoûté quand elle me voit m'arracher des lambeaux de peau. C'est de sa faute si je suis dans cet état. Elle ne veut pas que je m'achète un chapeau pour me protéger du soleil pour la simple raison que je n'aurais pas une tête à chapeau ! Julie est comme ça. Plutôt mourir à petit feu que se couvrir de ridicule !
Jeudi 20 août.
Direction Huehuetenango, Guatemala. Nous quittons San Cristobal à regret. Mis à part ces maudits coyotes amateurs de tendres mollets, l'endroit nous a bien plu. Bus pour la frontière guatémaltèque, Ciudad Cuanthemoc. Nombreux barrages sur les routes, gardés par des militaires qui ne sont pas là pour faire de la figuration. Arrêtant tous les véhicules, ils visitent consciencieusement les coffres et scrutent les faciès. Les formalités sont vite expédiées. Les passeports tamponnés, le flic, côté Guatemala, veut nous taxer de trente pesos mexicains chacun. J'exige un reçu. Le flic répond d'un air vague, en regardant ailleurs, que la machine à reçu est en panne. Ben tiens, mon gros. Alors qu'il s'intéresse maintenant à un couple d'Allemands, leur refaisant le coup de la taxe, nous en profitons pour nous débiner et filer pour La Messila. De là, non prenons un bus pour Huehue. La route, en mauvais état, sinue dans une vallée entre des montagnes volcaniques recouvertes de végétation.
Beau et bordélique. Tel est l'effet que me fait le Guatemala. Palme dor des nuisances pour le bruit à Huehue. Tout semble ici précaire et incertain. Les banques, immeubles interchangeables comme partout dans le monde, sont gardées par des vigiles en tenue de combat. Ils se balancent d'un pied sur l'autre en tenant leur kalachnikov avec désinvolture. Sur le Zocalo, devant l'Hôtel de Ville, un bonimenteur harangue la foule. S'aidant d'une forte sono, il parle de Dieu et du Christ en agitant la Bible dont il menace un auditoire imaginaire. Une poignée d'ados tiennent les murs, ignorant un vieil homme pété comme un coing qui leur cherche des noises. Beaucoup d'Indiens. Des enfants, cheveux raides et noirs brillants, le teint mat, très beaux.
Les Mayas étaient considérablement en avance dans le domaine de l'observation astronomique mais ils n'eurent jamais la prémonition du système copernicien. Mais pourquoi l'auraient-ils eue ? Leur calendrier compte des années "vagues" et des "pseudo-années" et les mois ont des noms délicieux tels que Pop, Uo, Zip, Zotz, Tzec, Xul, Yaxkin, Yax, Zac, Uayeb... Petit, tout petit Guatemala. Où, dit-on, les Mayas inventèrent le zéro il y a mille ans. Je croyais que c’était les Grecs, ou les Indiens, ou les Arabes, bien avant cette date. Mais encore faut-il savoir de quel zéro il s’agit. Le chiffre, le nombre ou la notation positionnelle ? Dix millions d'habitants pour cent-neuf mille kilomètres-carrés. Dont l'histoire récente est celle d'une république bananière, appellation due à la présence de l'United Fruit Company, immense empire fruitier américain, bien connu aussi à Cuba, qui se développa sous le régime du dictateur Manuel Estrada Cabrera. La démocratie étasunienne s’accommode des dictateurs tropicaux. Elle ne répugne pas à leur donner un coup de main de temps en temps. Le Guatemala vit se succéder dictatures, tentatives démocratiques, magouilles politico-économiques fomentées par la CIA et une guérilla marxiste qui culmina au début des années 80 avant de s'éteindre en 1996 avec l'arrivée au pouvoir du démocrate libéral Alvaro Arzu.
Nous avons du mal à trouver l'hôtel appelé Roberto's sur mon guide pour la raison qu'il s'appelle désormais Colonial. Par ailleurs, la numérotation des rues n’est pas faite pour nous rendre les choses faciles car Julie comme moi-même ne faisons pas très bon ménage avec les chiffres, zéro compris. Le guide décrivait des chambres sur cour bon marché et propres et un bon petit restaurant. Certes, l'hôtel Colonial vaut le détour. Grandes chambres dont les portes à deux battants donnent de plein pied sur un espace clos qui ressemble à une cour de ferme. Les murs sont recouverts d'une vielle peinture jaune-pisse écaillée et maculée par endroit. Trois mètres de hauteur sous plafond. Électricité sommaire et rafistolée. Une salle de bain immense, avec une douche et une sorte de baignoire en béton qui fait penser à une auge à cochon. Une fenêtre aux vitres cassées donne dans la calle 3 où circulent d'infernaux camions-bus. Le dispositif de chauffage de l'eau consiste en une résistance directement fixée sur la pomme de la douche. Inutile de s'en inquiéter car il n'y a pas d'eau. J'irai demain en tirer un seau à un bac dans la cour. Julie rigole. No hay problema. Nous allons dîner copieusement de poulet-légumes-patates frites au El Jardin.
Vendredi 21 août.
Changement de décor. Un grand lac dans un écrin de volcans. La pluie. Le silence à peine troublé par des aboiements lointains et les conversations en langue anglaise. Le léger crépitement de la pluie sur l'eau du lac. Verte, parcourue en son milieu par de puissants remous. Un village accroché à un versant du volcan San Pedro auquel font face d'autres volcans de l'autre côté du lac Atitlan. La végétation dense de ces terres fertiles. Dehors, l'obscurité. Des habitations éparses, constructions précaires. Quelques lumières dansent sur l'eau du lac, non loin du rivage. La température est douce. Les habitants sont des Indiens mam, descendants des Mayas. Les robes des femmes sont tissées et brodées dans des tons rouges et bleus. Les cheveux longs et noirs sont pris en deux nattes dans lesquelles s'enroule un ruban. Les hommes portent des chemises à motifs brodés et des pantalons larges à bandes bicolores. Un lainage foncé leur passant entre les jambes est souvent noué à leur taille. Plantations de bananiers et champs de maïs et de caféiers en terrasse. Le village porte le nom du volcan. La nuit tombée, San Pedro s'est aussitôt assoupi.
Nous avons pris un bus tôt ce matin à Ciudad Cuauthemoc. Changement à Los Encuentros puis à Solola pour arriver à la trop touristique Panajachel. Plus nous nous enfoncions vers l'intérieur du pays, plus tourmentés étaient les paysages. Nous avons pris une embarcation pour nous rendre de Panajachel à San Pedro. Une jeune femme, sans doute américaine, nous a confié n'y être restée qu'un seul jour. Elle est maintenant dans un autre des nombreux villages qui parsèment les collines et dit y être bien. Elle ramène avec elle des fleurs à longues tiges. Dans sa robe légère, avec ses cheveux filasses longs et non peignés, elle a un aspect légèrement fané. L'hôtel de San Pedro est l'habituel hôtel de routards. Une construction pas très agréable, étriquée, quelque chose d'un établissement de colonie de vacances lumpen. Cependant, il est propre et donne directement sur le lac. Outre l'anglais, on y entend l'allemand et le français. Des femmes indiennes passent régulièrement sur les balcons qui desservent les chambres pour proposer des fruits et les produits de l’artisanat local. Des gamins s'offrent à nous servir de guide pour faire l'ascension du volcan ou une ballade à cheval et nous proposent de l'herbe. Quelques vieux hippies rescapés de Katmandou s'adonnent à leurs paisibles activités de tissage et de confection de bracelets dans la cour.
Les Mayas étaient considérablement en avance dans le domaine de l'observation astronomique mais ils n'eurent jamais la prémonition du système copernicien. Mais pourquoi l'auraient-ils eue ? Leur calendrier compte des années "vagues" et des "pseudo-années" et les mois ont des noms délicieux tels que Pop, Uo, Zip, Zotz, Tzec, Xul, Yaxkin, Yax, Zac, Uayeb... Petit, tout petit Guatemala. Où, dit-on, les Mayas inventèrent le zéro il y a mille ans. Je croyais que c’était les Grecs, ou les Indiens, ou les Arabes, bien avant cette date. Mais encore faut-il savoir de quel zéro il s’agit. Le chiffre, le nombre ou la notation positionnelle ? Dix millions d'habitants pour cent-neuf mille kilomètres-carrés. Dont l'histoire récente est celle d'une république bananière, appellation due à la présence de l'United Fruit Company, immense empire fruitier américain, bien connu aussi à Cuba, qui se développa sous le régime du dictateur Manuel Estrada Cabrera. La démocratie étasunienne s’accommode des dictateurs tropicaux. Elle ne répugne pas à leur donner un coup de main de temps en temps. Le Guatemala vit se succéder dictatures, tentatives démocratiques, magouilles politico-économiques fomentées par la CIA et une guérilla marxiste qui culmina au début des années 80 avant de s'éteindre en 1996 avec l'arrivée au pouvoir du démocrate libéral Alvaro Arzu.
Nous avons du mal à trouver l'hôtel appelé Roberto's sur mon guide pour la raison qu'il s'appelle désormais Colonial. Par ailleurs, la numérotation des rues n’est pas faite pour nous rendre les choses faciles car Julie comme moi-même ne faisons pas très bon ménage avec les chiffres, zéro compris. Le guide décrivait des chambres sur cour bon marché et propres et un bon petit restaurant. Certes, l'hôtel Colonial vaut le détour. Grandes chambres dont les portes à deux battants donnent de plein pied sur un espace clos qui ressemble à une cour de ferme. Les murs sont recouverts d'une vielle peinture jaune-pisse écaillée et maculée par endroit. Trois mètres de hauteur sous plafond. Électricité sommaire et rafistolée. Une salle de bain immense, avec une douche et une sorte de baignoire en béton qui fait penser à une auge à cochon. Une fenêtre aux vitres cassées donne dans la calle 3 où circulent d'infernaux camions-bus. Le dispositif de chauffage de l'eau consiste en une résistance directement fixée sur la pomme de la douche. Inutile de s'en inquiéter car il n'y a pas d'eau. J'irai demain en tirer un seau à un bac dans la cour. Julie rigole. No hay problema. Nous allons dîner copieusement de poulet-légumes-patates frites au El Jardin.
Vendredi 21 août.
Changement de décor. Un grand lac dans un écrin de volcans. La pluie. Le silence à peine troublé par des aboiements lointains et les conversations en langue anglaise. Le léger crépitement de la pluie sur l'eau du lac. Verte, parcourue en son milieu par de puissants remous. Un village accroché à un versant du volcan San Pedro auquel font face d'autres volcans de l'autre côté du lac Atitlan. La végétation dense de ces terres fertiles. Dehors, l'obscurité. Des habitations éparses, constructions précaires. Quelques lumières dansent sur l'eau du lac, non loin du rivage. La température est douce. Les habitants sont des Indiens mam, descendants des Mayas. Les robes des femmes sont tissées et brodées dans des tons rouges et bleus. Les cheveux longs et noirs sont pris en deux nattes dans lesquelles s'enroule un ruban. Les hommes portent des chemises à motifs brodés et des pantalons larges à bandes bicolores. Un lainage foncé leur passant entre les jambes est souvent noué à leur taille. Plantations de bananiers et champs de maïs et de caféiers en terrasse. Le village porte le nom du volcan. La nuit tombée, San Pedro s'est aussitôt assoupi.
Nous avons pris un bus tôt ce matin à Ciudad Cuauthemoc. Changement à Los Encuentros puis à Solola pour arriver à la trop touristique Panajachel. Plus nous nous enfoncions vers l'intérieur du pays, plus tourmentés étaient les paysages. Nous avons pris une embarcation pour nous rendre de Panajachel à San Pedro. Une jeune femme, sans doute américaine, nous a confié n'y être restée qu'un seul jour. Elle est maintenant dans un autre des nombreux villages qui parsèment les collines et dit y être bien. Elle ramène avec elle des fleurs à longues tiges. Dans sa robe légère, avec ses cheveux filasses longs et non peignés, elle a un aspect légèrement fané. L'hôtel de San Pedro est l'habituel hôtel de routards. Une construction pas très agréable, étriquée, quelque chose d'un établissement de colonie de vacances lumpen. Cependant, il est propre et donne directement sur le lac. Outre l'anglais, on y entend l'allemand et le français. Des femmes indiennes passent régulièrement sur les balcons qui desservent les chambres pour proposer des fruits et les produits de l’artisanat local. Des gamins s'offrent à nous servir de guide pour faire l'ascension du volcan ou une ballade à cheval et nous proposent de l'herbe. Quelques vieux hippies rescapés de Katmandou s'adonnent à leurs paisibles activités de tissage et de confection de bracelets dans la cour.
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| Guatemala. Solola, Avenida 7A. |
Samedi 22 août.
Un gros orage vient de crever juste au dessus du village et il pleut à verse. Ici, la saison des pluies, c'est soleil jusque deux-trois heures de l'après-midi. Peu à peu alors, les nuages envahissent la cuvette formée par le lac et les volcans, puis c'est la pluie, intermittente et drue, précédée d’une chaleur moite. Les matinées sont magnifiques. Il fait beau soleil dès sept heures du matin. C'est la bonne heure pour suivre les innombrables sentiers à flanc de colline qui se fraient un passage au milieu d'une végétation confuse de champs de maïs, caféiers, bananiers, avocatiers, cactus, etc. Senteurs parfumées. Chants, selon Julie à laquelle je ne connaissais pas de telles ressources en ornithologie, des colibris. Mais le quetzal, où est-il ce bel oiseau, rare et timide, que les Mayas considéraient comme le serpent à plumes, le roi des oiseaux, dont les plumes servaient à confectionner les costumes d'apparat des souverains ? L'oiseau a disparu, fatigué d’être plumé. Il ne reste plus que les quetzals des tiroirs-caisses. Quetzal est aussi le nom de la monnaie locale.
Les campesinos sont déjà au travail. Les femmes passent sur le chemin, portant sur leur tête un ballot de vêtements, un panier de fruits ou une brassée de branchages. Le lac miroite, vert-émeraude, transparent. Quelques pêcheurs dans de minuscules embarcations tirent un fil invisible ou relèvent leurs nasses. Dans la cour de leur maison d'adobe, des jeunes femmes filent ou manient le métier à tisser, habillées de leurs beaux habits colorés, une pièce de tissu plié posé sur la tête pour les protéger du soleil. Quand on les croise sur le chemin, elles sourient facilement, disent "¡Hola, buenos dias!", en faisant un petit signe de la main. Les hommes portent la machette et la pioche.
Un lac, les montagnes, la végétation luxuriante, des gens aimables, simples et sincères, un climat généreux. Je me dis que c'est un endroit où j'aimerais vivre si je n'étais pas si frileux devant l'abandon d'un statut, des terrasses des cafés de la rue de Charonne et de la proximité des cinémas de la Bastille alors que je revendique instamment la nécessité du départ, le devoir de rompre dès qu'on sent venir la menace de l'aliénation par ses propres habitudes. Que dire de ces hippies qui se sont bricolés ici une semi-robinsonnade ? Ils habitent des cahutes parfois perchées dans un arbre.
Balade ce matin dans les environs. Nous prenons un bateau pour pousser jusque San Marco. Julie se montre plus détendue. Elle aime cet endroit. Nous avons fait la connaissance de Pedro, qui habite ici, au village de San Pedro, au pied du volcan San Pedro. Lorsque je lui ai dit que j'étais français, il m'a serré longuement la main, me félicitant avec ferveur, lui aussi, pour ma victoire au Mondial. Il a été déçu quand je lui ai dit que je n'avais regardé que la Finale et que j'avais soutenu le Brésil. Il m'a regardé d'un air bizarre, m'affirmant que Rinaldo ne valait plus un clou. Dépité, il m'a tout de même proposé une ballade à cheval au prix de 100 quetzals, la location d'un canoë pour 10 quetzals et un bon paquet de ganja pour seulement 50. Et l'oiseau, lui ai-je demandé ? Nan. L'oiseau, ce n'est pas possible. Mais il peut se charger de changer des dollars et nous servir de guide pour l'ascension du volcan. ¿Donde esta tu casa, Pedro ? Il me montre de la main un baraquement posé de guingois sur des pilotis, non loin du rivage, en contrebas de l'hôtel, et qui donne l'impression de devoir bientôt être englouti. Un panneau indique Aquarium. Pedro dit avoir une réserve de poissons en medio natural et me propose d'y aller faire un tour pour m'y faire goûter de sa ganja. Veramos manana, Pedro.
Un gros orage vient de crever juste au dessus du village et il pleut à verse. Ici, la saison des pluies, c'est soleil jusque deux-trois heures de l'après-midi. Peu à peu alors, les nuages envahissent la cuvette formée par le lac et les volcans, puis c'est la pluie, intermittente et drue, précédée d’une chaleur moite. Les matinées sont magnifiques. Il fait beau soleil dès sept heures du matin. C'est la bonne heure pour suivre les innombrables sentiers à flanc de colline qui se fraient un passage au milieu d'une végétation confuse de champs de maïs, caféiers, bananiers, avocatiers, cactus, etc. Senteurs parfumées. Chants, selon Julie à laquelle je ne connaissais pas de telles ressources en ornithologie, des colibris. Mais le quetzal, où est-il ce bel oiseau, rare et timide, que les Mayas considéraient comme le serpent à plumes, le roi des oiseaux, dont les plumes servaient à confectionner les costumes d'apparat des souverains ? L'oiseau a disparu, fatigué d’être plumé. Il ne reste plus que les quetzals des tiroirs-caisses. Quetzal est aussi le nom de la monnaie locale.
Les campesinos sont déjà au travail. Les femmes passent sur le chemin, portant sur leur tête un ballot de vêtements, un panier de fruits ou une brassée de branchages. Le lac miroite, vert-émeraude, transparent. Quelques pêcheurs dans de minuscules embarcations tirent un fil invisible ou relèvent leurs nasses. Dans la cour de leur maison d'adobe, des jeunes femmes filent ou manient le métier à tisser, habillées de leurs beaux habits colorés, une pièce de tissu plié posé sur la tête pour les protéger du soleil. Quand on les croise sur le chemin, elles sourient facilement, disent "¡Hola, buenos dias!", en faisant un petit signe de la main. Les hommes portent la machette et la pioche.
Un lac, les montagnes, la végétation luxuriante, des gens aimables, simples et sincères, un climat généreux. Je me dis que c'est un endroit où j'aimerais vivre si je n'étais pas si frileux devant l'abandon d'un statut, des terrasses des cafés de la rue de Charonne et de la proximité des cinémas de la Bastille alors que je revendique instamment la nécessité du départ, le devoir de rompre dès qu'on sent venir la menace de l'aliénation par ses propres habitudes. Que dire de ces hippies qui se sont bricolés ici une semi-robinsonnade ? Ils habitent des cahutes parfois perchées dans un arbre.
Balade ce matin dans les environs. Nous prenons un bateau pour pousser jusque San Marco. Julie se montre plus détendue. Elle aime cet endroit. Nous avons fait la connaissance de Pedro, qui habite ici, au village de San Pedro, au pied du volcan San Pedro. Lorsque je lui ai dit que j'étais français, il m'a serré longuement la main, me félicitant avec ferveur, lui aussi, pour ma victoire au Mondial. Il a été déçu quand je lui ai dit que je n'avais regardé que la Finale et que j'avais soutenu le Brésil. Il m'a regardé d'un air bizarre, m'affirmant que Rinaldo ne valait plus un clou. Dépité, il m'a tout de même proposé une ballade à cheval au prix de 100 quetzals, la location d'un canoë pour 10 quetzals et un bon paquet de ganja pour seulement 50. Et l'oiseau, lui ai-je demandé ? Nan. L'oiseau, ce n'est pas possible. Mais il peut se charger de changer des dollars et nous servir de guide pour l'ascension du volcan. ¿Donde esta tu casa, Pedro ? Il me montre de la main un baraquement posé de guingois sur des pilotis, non loin du rivage, en contrebas de l'hôtel, et qui donne l'impression de devoir bientôt être englouti. Un panneau indique Aquarium. Pedro dit avoir une réserve de poissons en medio natural et me propose d'y aller faire un tour pour m'y faire goûter de sa ganja. Veramos manana, Pedro.
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| Le lac Atitlan et le volcan San Pedro. |
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| Santa Cruz de la Laguna. |
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| L'aquarium de Pedro. |
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| À San Pedro. |
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| Mariposa guatemalteca. |
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| Paysages autour de San Pedro. |
Dimanche 23 août.
Panajachel. Les boutiques d'artisanat indien se suivent et se ressemblent. Quelques hôtels conformes à l'attente des touristes. Des banques, des embarcadères, une plage sommaire caillouteuse, des bateaux de toute sorte. Les ferries desservent à heures fixes les villages du lac. Les canots à moteur, plus rapides, font office de taxis collectifs. Les tarifs sont aléatoires. La ville de Panajachel ne présente aucun attrait. Aujourd'hui, jour du Seigneur, la religion défile dans la rue. Une fois de plus, le Livre est à l'honneur, soutenu par un concert de musique locale. Omniprésent au Mexique, le religieux l'est plus encore au Guatemala. D'abord d'une expression syncrétique maya-catholique, il est devenu un terrain de conquête pour toute sorte de sectes protestantes qui déploient un marketing gringo efficace. À Huehue, c'était le prêcheur du Zocalo. Ici, à Panajachel, c’est des jeunes garçons, cravatés à chemise blanche. Avec les Mormons et les Témoins de Jéhovah, ils utilisent les désastres naturels, comme le tremblement de terre qui a eu lieu en 1976, reprenant une thématique vieille comme la religion qui consiste à imaginer la main d'un Dieu aux manettes des forces telluriques de manière à se donner l'illusion de pouvoir agir sur ces forces par la grâce de la prière et du sacrifice. Et par celle du travail difficile dans les champs de café. Les églises disposent d'une armée de pasteurs, de stations de radio, d'écoles et de nombreux temples. Elles sont contrôlées par les sièges américains qui, à New-York, voisinent la Bourse où se fixe le cours de l'arabica et du robusta.
Il fait très chaud. Je prends quelques photos à cause des couleurs et de la beauté des enfants et puis nous filons dare-dare en bateau. Nous arrivons à Santa Cruz et nous regrettons aussitôt de ne pas avoir élu domicile dans ce village bien plus beau, avec ses cascades de végétation, et bien moins fréquenté par les touristes que les autres que nous avons pu voir. Il se trouve là un hôtel plein de charme tenu par une grande femme hospitalière. Abaj est le nom de l'hôtel. Des chambres doubles, claires, fleuries, avec vue sur le jardin magnifique et le lac, pour 50 quetzals avec banos generales. Dans le jardin, à l'abri de massifs, sont installés des tables et des hamacs. L'air est parfumé et le sommet des volcans se reflètent dans les scintillements émeraude du lac.
Panajachel. Les boutiques d'artisanat indien se suivent et se ressemblent. Quelques hôtels conformes à l'attente des touristes. Des banques, des embarcadères, une plage sommaire caillouteuse, des bateaux de toute sorte. Les ferries desservent à heures fixes les villages du lac. Les canots à moteur, plus rapides, font office de taxis collectifs. Les tarifs sont aléatoires. La ville de Panajachel ne présente aucun attrait. Aujourd'hui, jour du Seigneur, la religion défile dans la rue. Une fois de plus, le Livre est à l'honneur, soutenu par un concert de musique locale. Omniprésent au Mexique, le religieux l'est plus encore au Guatemala. D'abord d'une expression syncrétique maya-catholique, il est devenu un terrain de conquête pour toute sorte de sectes protestantes qui déploient un marketing gringo efficace. À Huehue, c'était le prêcheur du Zocalo. Ici, à Panajachel, c’est des jeunes garçons, cravatés à chemise blanche. Avec les Mormons et les Témoins de Jéhovah, ils utilisent les désastres naturels, comme le tremblement de terre qui a eu lieu en 1976, reprenant une thématique vieille comme la religion qui consiste à imaginer la main d'un Dieu aux manettes des forces telluriques de manière à se donner l'illusion de pouvoir agir sur ces forces par la grâce de la prière et du sacrifice. Et par celle du travail difficile dans les champs de café. Les églises disposent d'une armée de pasteurs, de stations de radio, d'écoles et de nombreux temples. Elles sont contrôlées par les sièges américains qui, à New-York, voisinent la Bourse où se fixe le cours de l'arabica et du robusta.
Il fait très chaud. Je prends quelques photos à cause des couleurs et de la beauté des enfants et puis nous filons dare-dare en bateau. Nous arrivons à Santa Cruz et nous regrettons aussitôt de ne pas avoir élu domicile dans ce village bien plus beau, avec ses cascades de végétation, et bien moins fréquenté par les touristes que les autres que nous avons pu voir. Il se trouve là un hôtel plein de charme tenu par une grande femme hospitalière. Abaj est le nom de l'hôtel. Des chambres doubles, claires, fleuries, avec vue sur le jardin magnifique et le lac, pour 50 quetzals avec banos generales. Dans le jardin, à l'abri de massifs, sont installés des tables et des hamacs. L'air est parfumé et le sommet des volcans se reflètent dans les scintillements émeraude du lac.
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| À Panajachel. |
Nous rentrons fourbus et martelés de nouveaux coups de soleil. Notre hôtel de San Pedro ne nous a jamais paru aussi affligeant et l'accent américain dominant contribue à le disqualifier. Demain, nous partons au grand regret de Julie, si heureuse d'être ici qu'elle rêve que nous y achetions une maison. Ou même seulement un bout de terrain pour y construire notre cabane, comme ces hippies. Hier, au détour d'un chemin, nous avions repéré un endroit sur une sorte de monticule en surplomb du lac. Le lieu semblait avoir déjà été investi jadis pour un projet de construction, mais les fondations et l'esquisse de parapet qui subsistaient étaient envahies par les plantes sauvages. Nous avons déliré sur la meilleure manière de vivre ici jusqu'à ce qu'il se mette à pleuvoir comme vache qui pisse.
Lundi 24 août.
Nous quittons San Pedro ce matin. Bateau, puis bus pour Cuatro Caminos, de nouveau Huehue, la gare routière. Bus encore pour un petit village perché à 2 400 mètres dans la Sierra de Los Cuchumatanes. Le camion-bus bondé met trois heures pour faire les quarante kilomètres de piste qui conduit à Todos Santos. Assis à côté de moi, un vieux Mam d'une grande gentillesse semble apprécier le fait que je sois français. Lazaro habite à Todos Santos. Il est habillé comme tous les Mam d'ici, lesquels, outre la chemise et le pantalon traditionnels, portent un petit chapeau de paille tressé orné d'un bandeau coloré. Il parle la langue mam avec ses frères. La route est magnifique.
Lundi 24 août.
Nous quittons San Pedro ce matin. Bateau, puis bus pour Cuatro Caminos, de nouveau Huehue, la gare routière. Bus encore pour un petit village perché à 2 400 mètres dans la Sierra de Los Cuchumatanes. Le camion-bus bondé met trois heures pour faire les quarante kilomètres de piste qui conduit à Todos Santos. Assis à côté de moi, un vieux Mam d'une grande gentillesse semble apprécier le fait que je sois français. Lazaro habite à Todos Santos. Il est habillé comme tous les Mam d'ici, lesquels, outre la chemise et le pantalon traditionnels, portent un petit chapeau de paille tressé orné d'un bandeau coloré. Il parle la langue mam avec ses frères. La route est magnifique.
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| En camion-bus pour Todos Santos. |
Arrivés à un sommet, nous traversons ce qui me semble être le vaste cratère d'un très ancien volcan. Végétation rase, semi-désertique, agrémentée de cactus-cierges et de rosacés. Quelques masures rudimentaires. Un paysage qui n'est pas sans me rappeler le Tibet. Todos Santos a des airs de famille avec cet autre village, humide prisonnier de la couche de nuages nés dans le Golfe du Bengale, accroché aux flancs du grand Himalaya et que les Tibétain appellent Khasa alors que le toponyme qui figurent sur les cartes est le nom chinois Zhangmu. L'hôtel s'appelle Hespedaje Ruinas Tecumanchum (Pension des ruines de Tecumanchum, un site archéologique du coin). Spartiate. Pas de salle d'eau pour la toilette, un lavoir dans la cour fait l'affaire. Dans le village, quelques boutiques où l'on trouve ce qui constitue le bric-à-brac de base. Nous allons dîner chez Cathy. C’est comme ça que s’appelle le restaurant local. La vaste cuisine au toit de tôle est équipée de trois énormes cuisinières en briques sur les grilles desquelles mijotent des soupes et rôtissent des poulets. Quelques dîneurs locaux sont attablés à même la cuisine dans les vapeurs. Nous nous installons à la terrasse et commandons de la soupe et du poulet. Nous attendons. La jeune serveuse ne semble pas pressée de nous servir. Il nous faut insister pour qu’elle accepte de nous amener notre soupe avec une moue de réprobation. Nous ne comprendrons que demain, à l'occasion du petit déjeuner, que le repas se prend toujours dans la cuisine. La terrasse est réservée pour les buveurs et il n’est pas bienvenu de transgresser ces règles simples, fussions-nous des étrangers ignorants de celles-ci. Après dîner, alors que nous marchons dans les ruelles au pavement inégal, subitement, toutes les lumières s'éteignent. L'obscurité est totale. On entend des enfants qui s'exclament, amusés. Des dizaines de petites lueurs vacillantes apparaissent alors dans les échoppes. Voilà pourquoi il y avait autant de bougies, suspendues en grappe, bien en évidence à leur devanture. Nous regagnons notre hôtel à tâtons. Le silence de la nuit est peuplé de pleurs d'enfants accompagnés des aboiements des chiens jaunes. À présent que les nuages se sont évaporés, le ciel laisse voir son trésor d'étoiles. Nous ne trouvons que deux bougies dans la chambre. Leur lumière est trop faible pour lire et il est bien trop tôt pour songer à dormir. Je me mets donc en quête, dans le noir, en trébuchant contre les pierres, quelques chiens aux trousses, d'une échoppe où je puisse me procurer les précieuses mèches.
Ici, paraît-il, à la fête du village qui a lieu le premier novembre de chaque année, une fameuse course de chevaux est organisée. Les cavaliers sont costumés et font des allers-retours le long de la rue principale. Rien de bien méchant jusque là. Mais à chaque demi-tour, ils s'envoient derrière la cravate une bonne rasade de rhum. De plus, comme ils ont fait la fête toute la nuit précédente, leur état est incertain. Que crois-tu, Julie, qu'il arrive ? Au mieux, ils s'endorment paisiblement. Au pire, ils disjonctent. Ainsi, la fête fait-elle plusieurs victimes chaque année. Mais si les cavaliers s'en sortent, ils gagnent l'estime de tous. Et le cœur des demoiselles, Julie, ce qui n'est pas rien.
Ici, paraît-il, à la fête du village qui a lieu le premier novembre de chaque année, une fameuse course de chevaux est organisée. Les cavaliers sont costumés et font des allers-retours le long de la rue principale. Rien de bien méchant jusque là. Mais à chaque demi-tour, ils s'envoient derrière la cravate une bonne rasade de rhum. De plus, comme ils ont fait la fête toute la nuit précédente, leur état est incertain. Que crois-tu, Julie, qu'il arrive ? Au mieux, ils s'endorment paisiblement. Au pire, ils disjonctent. Ainsi, la fête fait-elle plusieurs victimes chaque année. Mais si les cavaliers s'en sortent, ils gagnent l'estime de tous. Et le cœur des demoiselles, Julie, ce qui n'est pas rien.
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| À Todos Santos. |
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| Todos Santos à 7 heures. |
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| Todos Santos à 19 heures. |
Mardi 25 août.
Levés à l'aube de ce matin à Todos Santos. Balade sur les hauteurs du village pour assister au lever du soleil sur les maisons fumantes des Mam où des femmes étaient déjà occupées dans les cuisines où à des travaux de tissage. Nous croisons un groupe d'enfants qui se rendent à l'école. Les paysans sont dans les champs de maïs. Nous prenons notre petit-déjeuner, dans la cuisine cette fois, de la Casa Familiar, une autre auberge tenue par une famille Mam. C’est très agréable d'être là et je continuerais bien comme ça, à aller de droite à gauche, sans soucis du temps qui passe. Mais il nous reste une semaine avant le vol de retour à Houston. Je pourrais essayer de changer le lieu d’embarquement mais pour ça, il faudrait que nous soyons à Mexico. Peut-être pourrions-nous passer par Palenque, l’ancienne cité maya qui se trouve à 210 kilomètres au nord de San Cristobal, ou alors par Puerto Angel, un petit port de pèche sur le Pacifique, à onze heures de bus. Quoiqu’il en soit, il nous faut reprendre la route au plus tôt. Nous apprenons qu'il n'y a qu'un seul bus pour Huehue et qu'il part à cinq heures du matin. Mais, si nous attendons sagement sur le bord de la route, nous devrions finir par trouver un véhicule. Bagages bouclés, toilette faite au lavoir, nous nous asseyons à l’entrée d'une boutique, en compagnie d'un vieux Mam. Il me demande, avec beaucoup de délicatesse, de lui lire le courrier administratif qu'il a reçu, raison qui l'amène à devoir se rendre à Huehue. Selon Julie, il est question dans le courrier de l'octroi d'un permis pour le transport de voyageurs. Au bout d'une bonne heure d'attente, un pick-up Toyota jaune se montre. Il y a déjà quatre passagers dans la cabine et deux sur le plateau. Nous les rejoignons. Après quelques kilomètres, il se met à pleuvoir. La moitié des passagers descendent à différents endroits. Julie s’est fait invitée dans la cabine en compagnie du chauffeur et du vieux Mam. Je reste seul à l'arrière, refusant de rejoindre les autres quand une autre place se libère. Là où je suis, je bénéficie d'un vue superbe sur les paysages. Le prix à payer est juste de me faire rincer copieusement. La pluie glaciale me griffe le visage et, à deux reprises, je me trouve trempé jusqu'aux os et séché aussitôt par le vent et le soleil brûlant qui succède aux averses. Arrivés à Huehue, le chauffeur, attendri par Julie, fait obligeamment un détour pour nous déposer au terminal des bus. Elle s'était retrouvée dans l'obligation de lui faire la conversation et, connaissant la sobriété de ma fille, je suis curieux de savoir comment elle s'était sortie de cette aventure. Je n'en saurai rien. À peine le temps de remettre de l'ordre dans nos affaires qu'un collectivo quittant le terminal s'arrête à notre hauteur. Le bus est bondé. Les banquettes pour deux sont occupées par trois personnes et d’autres passagers sont debout. Je dénombre 70 passagers. Viriles bousculades à chaque arrêt pour laisser descendre les uns et monter les autres.
Personne du côté guatémaltèque. Nous repassons les postes frontières sans plus d'encombres qu'à l'aller après avoir pris un repas à La Semilla où nous avons de nouveau eu droit aux félicitations de la part des footeux locaux. Nous aimons beaucoup la France, ici, nous ont-ils confirmé. Bus mexicain où j’apprends qu'il n'est pas possible de nous rendre directement à Comitan d'où je comptais rejoindre Palenque. Il fallait pousser jusque San Cristobal.
Levés à l'aube de ce matin à Todos Santos. Balade sur les hauteurs du village pour assister au lever du soleil sur les maisons fumantes des Mam où des femmes étaient déjà occupées dans les cuisines où à des travaux de tissage. Nous croisons un groupe d'enfants qui se rendent à l'école. Les paysans sont dans les champs de maïs. Nous prenons notre petit-déjeuner, dans la cuisine cette fois, de la Casa Familiar, une autre auberge tenue par une famille Mam. C’est très agréable d'être là et je continuerais bien comme ça, à aller de droite à gauche, sans soucis du temps qui passe. Mais il nous reste une semaine avant le vol de retour à Houston. Je pourrais essayer de changer le lieu d’embarquement mais pour ça, il faudrait que nous soyons à Mexico. Peut-être pourrions-nous passer par Palenque, l’ancienne cité maya qui se trouve à 210 kilomètres au nord de San Cristobal, ou alors par Puerto Angel, un petit port de pèche sur le Pacifique, à onze heures de bus. Quoiqu’il en soit, il nous faut reprendre la route au plus tôt. Nous apprenons qu'il n'y a qu'un seul bus pour Huehue et qu'il part à cinq heures du matin. Mais, si nous attendons sagement sur le bord de la route, nous devrions finir par trouver un véhicule. Bagages bouclés, toilette faite au lavoir, nous nous asseyons à l’entrée d'une boutique, en compagnie d'un vieux Mam. Il me demande, avec beaucoup de délicatesse, de lui lire le courrier administratif qu'il a reçu, raison qui l'amène à devoir se rendre à Huehue. Selon Julie, il est question dans le courrier de l'octroi d'un permis pour le transport de voyageurs. Au bout d'une bonne heure d'attente, un pick-up Toyota jaune se montre. Il y a déjà quatre passagers dans la cabine et deux sur le plateau. Nous les rejoignons. Après quelques kilomètres, il se met à pleuvoir. La moitié des passagers descendent à différents endroits. Julie s’est fait invitée dans la cabine en compagnie du chauffeur et du vieux Mam. Je reste seul à l'arrière, refusant de rejoindre les autres quand une autre place se libère. Là où je suis, je bénéficie d'un vue superbe sur les paysages. Le prix à payer est juste de me faire rincer copieusement. La pluie glaciale me griffe le visage et, à deux reprises, je me trouve trempé jusqu'aux os et séché aussitôt par le vent et le soleil brûlant qui succède aux averses. Arrivés à Huehue, le chauffeur, attendri par Julie, fait obligeamment un détour pour nous déposer au terminal des bus. Elle s'était retrouvée dans l'obligation de lui faire la conversation et, connaissant la sobriété de ma fille, je suis curieux de savoir comment elle s'était sortie de cette aventure. Je n'en saurai rien. À peine le temps de remettre de l'ordre dans nos affaires qu'un collectivo quittant le terminal s'arrête à notre hauteur. Le bus est bondé. Les banquettes pour deux sont occupées par trois personnes et d’autres passagers sont debout. Je dénombre 70 passagers. Viriles bousculades à chaque arrêt pour laisser descendre les uns et monter les autres.
Personne du côté guatémaltèque. Nous repassons les postes frontières sans plus d'encombres qu'à l'aller après avoir pris un repas à La Semilla où nous avons de nouveau eu droit aux félicitations de la part des footeux locaux. Nous aimons beaucoup la France, ici, nous ont-ils confirmé. Bus mexicain où j’apprends qu'il n'est pas possible de nous rendre directement à Comitan d'où je comptais rejoindre Palenque. Il fallait pousser jusque San Cristobal.
San Cristobal, Casa Blanca, Insurgentes. Nous voici de retour dans la vieille cité au terme d’une journée éreintante. Julie ne se plaint pas. Je lui fais remarquer que c’est le 25 août, que c’est mon anniversaire et que je m'enverrais volontiers quelques bières. Comme elle est trop fatiguée pour m'accompagner, je me dirige seul vers le Zocalo. Que dalle, nada. “No tenemos la autorización" me répond un vendeur de tortillas et de hot-dogs. C’est quoi cette connerie ? De toute façon, il a plu aujourd'hui presque toute la journée. Ce qui n'a rien à voir.
Jeudi, 27 août.
Mexico, hôtel Meave. J'accumule les contrariétés depuis notre départ du Guatemala et les contrariétés me mettent de mauvaise humeur. Mauvais agencement des circonstances. Évidemment, c'est de ma faute. D'un optimisme stupide, je m'imagine que tout doive aller de soi et quand il en va autrement je suis contrarié. Et donc de mauvaise humeur. Hier, renonçant à nous rendre à Palenque, je jetais mon dévolu sur Puerto Angel. Nous sommes donc partis de San Cristobal pour Arriaga, puis pour Tehuantepec. En réalité, nous avons refait le même chemin que pour l'aller. Pour quelqu'un qui n'aime pas revenir sur ses pas, bonjour ! De là, je comptais prendre une correspondance pour la côte pacifique, ce qui, forcément, dans mon esprit, ne devait pas présenter de difficulté. Nous sommes arrivés à Tehuantepec alors qu'il pleuvait abondamment. Le terminal, où nous avions déjà pris le bus une dizaine de jours plus tôt, était inondé et inaccessible. La correspondance espérée était à deux heures du matin. Il était dix-huit heures. Allions-nous attendre ? Allions-nous passer une nouvelle nuit à la Casa des Hespuedes ? Ni l'un ni l'autre. Il se trouvait que le bus qui nous avait amené continuait sa route sur Oaxaca puis Mexico. Douze heures de voyage. Après avoir consulté Julie, je décidai de regagner nos places.
La nuit. La pluie. Une route toute en virages serrés. La végétation et les nuages qui troublent la nuit. Nombreux arrêts à des postes de contrôle militaires. Des hommes en arme inspectent le contenu des coffres et des porte-bagages, fouillent au corps certaines personnes, en font descendre d'autres qui rejoignent le bus peu après. Je ne voulais pas qu'il fut dit que nous nous rendions directement à Mexico. Aussi sommes-nous descendus à Puebla, une centaine de kilomètres avant la capitale. Ce salaud de chauffeur nous a largués sur le côté d'une voie rapide. Nous voyions, dans la lumière fragile du jour naissant, les lignes régulières, les versants supérieurs enneigés, du Popocatepelt, la Montagne qui fume.
Jeudi, 27 août.
Mexico, hôtel Meave. J'accumule les contrariétés depuis notre départ du Guatemala et les contrariétés me mettent de mauvaise humeur. Mauvais agencement des circonstances. Évidemment, c'est de ma faute. D'un optimisme stupide, je m'imagine que tout doive aller de soi et quand il en va autrement je suis contrarié. Et donc de mauvaise humeur. Hier, renonçant à nous rendre à Palenque, je jetais mon dévolu sur Puerto Angel. Nous sommes donc partis de San Cristobal pour Arriaga, puis pour Tehuantepec. En réalité, nous avons refait le même chemin que pour l'aller. Pour quelqu'un qui n'aime pas revenir sur ses pas, bonjour ! De là, je comptais prendre une correspondance pour la côte pacifique, ce qui, forcément, dans mon esprit, ne devait pas présenter de difficulté. Nous sommes arrivés à Tehuantepec alors qu'il pleuvait abondamment. Le terminal, où nous avions déjà pris le bus une dizaine de jours plus tôt, était inondé et inaccessible. La correspondance espérée était à deux heures du matin. Il était dix-huit heures. Allions-nous attendre ? Allions-nous passer une nouvelle nuit à la Casa des Hespuedes ? Ni l'un ni l'autre. Il se trouvait que le bus qui nous avait amené continuait sa route sur Oaxaca puis Mexico. Douze heures de voyage. Après avoir consulté Julie, je décidai de regagner nos places.
La nuit. La pluie. Une route toute en virages serrés. La végétation et les nuages qui troublent la nuit. Nombreux arrêts à des postes de contrôle militaires. Des hommes en arme inspectent le contenu des coffres et des porte-bagages, fouillent au corps certaines personnes, en font descendre d'autres qui rejoignent le bus peu après. Je ne voulais pas qu'il fut dit que nous nous rendions directement à Mexico. Aussi sommes-nous descendus à Puebla, une centaine de kilomètres avant la capitale. Ce salaud de chauffeur nous a largués sur le côté d'une voie rapide. Nous voyions, dans la lumière fragile du jour naissant, les lignes régulières, les versants supérieurs enneigés, du Popocatepelt, la Montagne qui fume.
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| Le Monde, décembre 2000. |
Les autres volcans ont des noms plus poétiques : l'Ixtaccinualt est "la Femme endormie", le Citlaltepelt "le Verrou de l’Étoile" et le Malinche "Celle à la Robe bleue".
Elle se nommait Malintzin, ce qui veut dire Pénitence. Princesse esclave du Tabasco, elle fut livrée à Cortès qui en fit sa maîtresse et son interprète car elle connaissait le maya et le mexicain. Un prêtre de Cortès la baptisa Marina, faisant d'elle la première chrétienne de la Nouvelle-Espagne. Mais son peuple la surnomma la Malinche, la traîtresse, car à Cholula, ici-même, à quelques kilomètres de Puebla, elle permit l'anéantissement des Indiens, transpercés par les épées des Espagnols, déchiquetés par les arquebuses ou brûlés vifs. Il ne resta pas dans Cholula une seule idole debout ni un seul autel indemne. Les trois 365 temples furent badigeonnés à la chaux afin d'en chasser les démons et dédiés à 365 saints, vierges et martyrs chrétiens. Les Français sont passés eux aussi dans le coin en 1862, comme envahisseurs. Ils s'y sont mis à six mille et se sont bien ramassés, laissant sur le terrain mille bougres occis pour le compte.
La région est habitée par les Nahuas qui forment l'ethnie la plus nombreuse au Mexique. Ils croient en un panthéon d'être surnaturels, dont les "tonos" sont les doubles sous une forme animale, et aux sorcières qui peuvent se transformer en oiseaux suceurs de sang.
À Cholula s'élève la plus grande pyramide des Amériques : Tepanapa. Nous y sommes allés voir. Mais il n'y a là que les quelques marches des premiers niveaux. Le reste est encore recouvert de terre, de cendre volcanique et de végétation. La pyramide n'est pas prête d'être dégagée de si tôt car, au sommet du monticule, se trouve une basilique néoclassique. Une manière pour Cortès d'asseoir la puissance hégémonique de la couronne d'Espagne et de montrer l'estime dans laquelle il tenait la culture indigène. Nous avons assisté à une cérémonie, une procession avec la Vierge sur un brancard porté par des jeunes hommes. Fanfare et fillettes jetant des pétales de fleurs. Pétards dont le bruit résonnait longtemps sur le vaste plateau renvoyé par les parois des volcans faisant ceinture. Les gamines embrassaient la vitrine derrière laquelle se trouvait la statue de la Vierge. Rompue par la nuit passée dans le bus inconfortable, Julie commençait à en avoir marre de se faire trimballer pour assister à des démonstrations fétichistes. Un instant, nous nous sommes mêlés à un groupe de touristes japonais pour emprunter une galerie souterraine étroite parcourant la pyramide en profondeur. Celle-ci est dédiée à Quetzalcoalt, notre beau serpent à plumes. Il faudra, Julie, que nous nous mettions un jour à l'étude du Popol Vuh, ce poème épique et symbolique écrit en langue maya quiché. Il y est question du quetzal sous le nom charmant de Kukulcan ? Dans l'après-midi, les nuages enveloppèrent le Popo, le gommant peu à peu du paysage. Je pensais encore à Geoffrey Firmin, le Consul, rongé par cette espèce de langueur si bien décrite par Malcolm Lowry. L'irrésistible effondrement de toute forme de croyance et d'engagement, la dilution désespérée et oublieuse dans la tequila et le mescal et l'amour impossible d'Yvonne.
"En travers de la république courent deux chaînes de montagnes dessinant entre elles, à peu près dans l'axe nord-sud, un certain nombre de vallées et de plateaux. C'est au surplomb d'une de ces vallées dominées par deux volcans, à 6000 pieds au dessus du niveau de la mer, qu'est nichée la ville de Quauhnahuac. Située bien en dessous du tropique du Cancer, très exactement sur le dix-neuvième parallèle, elle occupe la latitude approximative des îles Revillagigedo à l'ouest, dans le Pacifique, ou de l'extrémité sud des îles Hawaii encore plus à l'ouest - comme du port de Tzucox à l'est, tout contre la frontière du Honduras britannique, sur le littoral atlantique du Yucatan ou encore, beaucoup plus à l'est, aux Indes, de la ville bengali de Jaggernaut..." Ainsi commence Au-dessous du volcan et la ville de Quauhnahuac s'appelle en réalité Cuernavaca, la Corne de la Vache.
Elle se nommait Malintzin, ce qui veut dire Pénitence. Princesse esclave du Tabasco, elle fut livrée à Cortès qui en fit sa maîtresse et son interprète car elle connaissait le maya et le mexicain. Un prêtre de Cortès la baptisa Marina, faisant d'elle la première chrétienne de la Nouvelle-Espagne. Mais son peuple la surnomma la Malinche, la traîtresse, car à Cholula, ici-même, à quelques kilomètres de Puebla, elle permit l'anéantissement des Indiens, transpercés par les épées des Espagnols, déchiquetés par les arquebuses ou brûlés vifs. Il ne resta pas dans Cholula une seule idole debout ni un seul autel indemne. Les trois 365 temples furent badigeonnés à la chaux afin d'en chasser les démons et dédiés à 365 saints, vierges et martyrs chrétiens. Les Français sont passés eux aussi dans le coin en 1862, comme envahisseurs. Ils s'y sont mis à six mille et se sont bien ramassés, laissant sur le terrain mille bougres occis pour le compte.
La région est habitée par les Nahuas qui forment l'ethnie la plus nombreuse au Mexique. Ils croient en un panthéon d'être surnaturels, dont les "tonos" sont les doubles sous une forme animale, et aux sorcières qui peuvent se transformer en oiseaux suceurs de sang.
À Cholula s'élève la plus grande pyramide des Amériques : Tepanapa. Nous y sommes allés voir. Mais il n'y a là que les quelques marches des premiers niveaux. Le reste est encore recouvert de terre, de cendre volcanique et de végétation. La pyramide n'est pas prête d'être dégagée de si tôt car, au sommet du monticule, se trouve une basilique néoclassique. Une manière pour Cortès d'asseoir la puissance hégémonique de la couronne d'Espagne et de montrer l'estime dans laquelle il tenait la culture indigène. Nous avons assisté à une cérémonie, une procession avec la Vierge sur un brancard porté par des jeunes hommes. Fanfare et fillettes jetant des pétales de fleurs. Pétards dont le bruit résonnait longtemps sur le vaste plateau renvoyé par les parois des volcans faisant ceinture. Les gamines embrassaient la vitrine derrière laquelle se trouvait la statue de la Vierge. Rompue par la nuit passée dans le bus inconfortable, Julie commençait à en avoir marre de se faire trimballer pour assister à des démonstrations fétichistes. Un instant, nous nous sommes mêlés à un groupe de touristes japonais pour emprunter une galerie souterraine étroite parcourant la pyramide en profondeur. Celle-ci est dédiée à Quetzalcoalt, notre beau serpent à plumes. Il faudra, Julie, que nous nous mettions un jour à l'étude du Popol Vuh, ce poème épique et symbolique écrit en langue maya quiché. Il y est question du quetzal sous le nom charmant de Kukulcan ? Dans l'après-midi, les nuages enveloppèrent le Popo, le gommant peu à peu du paysage. Je pensais encore à Geoffrey Firmin, le Consul, rongé par cette espèce de langueur si bien décrite par Malcolm Lowry. L'irrésistible effondrement de toute forme de croyance et d'engagement, la dilution désespérée et oublieuse dans la tequila et le mescal et l'amour impossible d'Yvonne.
"En travers de la république courent deux chaînes de montagnes dessinant entre elles, à peu près dans l'axe nord-sud, un certain nombre de vallées et de plateaux. C'est au surplomb d'une de ces vallées dominées par deux volcans, à 6000 pieds au dessus du niveau de la mer, qu'est nichée la ville de Quauhnahuac. Située bien en dessous du tropique du Cancer, très exactement sur le dix-neuvième parallèle, elle occupe la latitude approximative des îles Revillagigedo à l'ouest, dans le Pacifique, ou de l'extrémité sud des îles Hawaii encore plus à l'ouest - comme du port de Tzucox à l'est, tout contre la frontière du Honduras britannique, sur le littoral atlantique du Yucatan ou encore, beaucoup plus à l'est, aux Indes, de la ville bengali de Jaggernaut..." Ainsi commence Au-dessous du volcan et la ville de Quauhnahuac s'appelle en réalité Cuernavaca, la Corne de la Vache.
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| Musiciens à Cholula au Santuario de la Virgen de los Remedios. |
Nous avons repris un bus en fin d'après-midi et nous voici de nouveau à Mexico, dans le même hôtel. Impression d'être en terrain connu. C'est un peu comme un retour à la maison, comme si de cette ville, nous connaissions déjà tous les codes.
Vendredi, 28 août.
L’agence des British-Airways se trouve évidemment à perpète, dans un quartier d'affaire moderne au nord du Parc Chapultepec. Évidemment, l’adresse indiquée dans mon guide n’était pas la bonne. Et tout ça pour que tchi à cause de la rigidité ridicule de cette compagnie. Encore une qui ne m'aura plus comme client. La fille de l'accueil, à qui je posai la question tout en lui adressant un sourire sur mesure, me répondit qu'elle devait d'abord faxer à Paris pour demander si la transaction pouvait se faire. Point. Qu'est-ce que Paris venait foutre là-dedans ? Pourquoi ne pas arranger notre affaire entre nous ? No way. Je devais revenir demain pour avoir la réponse. Peut-être j’aurais dû l’inviter à dîner. Elle était canon, sûr qu'elle aurait arrangé notre affaire en trois coups de cuillère à pot.
Alors que Julie se repose, je me rends sur le Zocalo, histoire de. J'achète une nouvelle bouteille de mescal et je me rends compte de la spécificité de ce dernier par rapport à la tequila. Si tous deux sont faits à partir de la sève de maguey (ou agave, ce cactus qui ressemble à un porc-épic), la tequila est faite à partir de l'agave tequilana qui pousse dans la région de Tequila. Quant au mescal, à la mise en bouteille, un ver (gusano) est ajouté dans le flacon. Chaque bouteille est vendue accompagnée d'un petit sachet de sel piquant et il s'agit de consommer en respectant le rituel du consommateur averti : la pincée de sel sur le dos de la main avant l'absorption cul sec et le citron vert pour finir. Quand la bouteille de mescal est vide, il faut croquer le gusano. Je considère la bestiole qui flotte entre deux eaux dans ma bouteille. Une vermine, oui ! Grasse et grosse. Beurk. Je n'avais rien remarqué dans la bouteille achetée à Oaxaca. Je buvais au goulot et, à la fin, j'en suis sûr, la bouteille était vide. Je rote légèrement et décide de penser à autre chose. J'aimerais bien sortir un peu quelque part. Aller boire des coups, écouter de la musique et reluquer les filles. Mais les cafés ici ne se prêtent guère à des extravagances solitaires et il m'étonnerait que Julie approuve.
Samedi, 29 août.
Comme prévu, la réponse des British-Airways est négative. Il va donc falloir nous taper de nouveau le bus pour Houston. Nous passons la plus grande partie de la journée à Coyoacan, le Lieu des Coyotes (attention à tes mollets, Julie !), un ancien village colonial aujourd'hui pris dans les tentacules de la mégapole. L'endroit a néanmoins conservé un charme de bourgade, spacieuse et arborée, avec ses places gracieuses, son zocalo et ses marchés d'artisanat. Il est devenu un haut lieu du tourisme interne. Dommage qu'il y ait trop de vendeurs de souvenirs et tout le bazar de chiffonniers qui va avec. Maisons rouges, bleues et jaunes, dans l'une desquelles vécue la grande Frida Kahlo et dans une autre Trotski après avoir été viré par Staline. C'est Frida et Diego qui l'accueillirent à la Casa azul en 1936 quand il débarqua avec sa femme. Frida en pinçait pour l'ancien dirigeant de l'Internationale communiste. Il fut assassiné quatre ans plus tard d'un coup de pic à glace par un agent de Staline qui avait réussi à devenir l'amant de sa secrétaire.
Mexico s'est habillée de guirlandes scintillantes et de gigantesques drapeaux vert-blanc-rouge comme si Noël était pour demain. Une célébration ? L'événement annuel du Rapport présidentiel ? La Fête de l'Indépendance ? On croise de nombreux policiers, en groupe de quatre ou cinq, avec matraques, fusils automatiques, gilets pare-balles et boucliers de plexiglas.
Dimanche 30 août.
Mal de tête. J'ai ramené une sévère cuite à la margarita de la boite disco où nous sommes allés hier soir. En cherchant un restaurant digne de ce nom encore ouvert à vingt et une heures, ce qui ne va pas de soi, nous avions repéré un endroit, dans la rue qui va de la Tour Latino-America au Zocalo, dans un de ces solides bâtiments colonial construit en pierre volcanique. Il était tout illuminé de l'intérieur par des néons bleutés et des lustres chargés de verroterie et pourvu d'immenses fenêtres par lesquelles s'échappait une musique dont Julie m'a dit qu'il s'agissait d'Ameno, un truc qui ressemblait à un remix techno-millénariste. Les flots de musique inondaient de ses décibels la rue, tout le quartier, pour bien faire comprendre que c'était là que ça se passait. Après avoir dîné de l'habituel pollo y papas fritas dans le restaurant où nous avions fini par prendre nos habitudes, nous avons décidé de nous faire une petite virée disco. Le prix était assez élevé pour le Mexique (dans les 170 pesos) mais c’était gratuit pour les demoiselles. L’entrée était all inclusive, ce qui me convenait. Il fallut montrer pattes blanches, fouille corporelle, pour accéder au deuxième étage à une salle gigantesque occupée par des comptoirs étroits et hauts. Deux bars. Hauteur sous plafond dans les cinq mètres. Les grandes baies vitrées étaient entrouvertes sur Mexico qui palpitait. Une musique de merde. Il m'a fallu pas moins de cinq margaritas avant de commencer à trépigner avec Julie qui tentait, elle aussi, de gesticuler en prenant un air inspiré. À minuit, la salle était bondée. Les serveurs couraient entre les comptoirs comme une petite armée soucieuse de l'approvisionnement de ces jeunes gens issus de la classe moyenne. Inutile de commander. Le serveur est à l'affût du verre vide pour le remplacer aussitôt. Malgré une telle incitation, les consommateurs étaient raisonnables. Ils buvaient des trucs colorés et de la bière en discutant flux tendu. Peu de danseurs, mais c'était sans doute à cause de la musique. Les filles avaient des silhouettes sympas. Mais en accrocher une semblait illusoire avec Julie qui ne me lâchait pas d'une semelle. Par ailleurs, ça m’avait l’air très clanique comme fonctionnement et les filles étaient souvent accompagnées. Nous sommes finalement rentrés sous la pluie, moi en titubant, soutenu par ma fille que la chose faisait se marrer.
Nous allons au parc de l'Alameda après être passés au Terminal Norte pour y acheter nos billets pour Houston. Nous passerons la frontière à Reynosa de manière à faire halte ensuite à Corpus Christi, dans le Golfe du Mexique. Je ne sais pas si c'est une bonne idée mais j'avais envie de ne pas reprendre exactement la même route qu'à l'aller. Nous visitons également la basilique de Guadalupe. C'est à cet endroit que, le 9 décembre 1531, la fameuse apparition eut lieu. Une première église fut élevée et la Vierge de Guadalupe devint la bienfaitrice absolue. Des milliers de pèlerins déambulent sur l'esplanade devant la vieille basilique grise élevée en 1700, légèrement penchée à cause du surnombre des fidèles, dit-on, qui l'ont fait s'enfoncer lentement dans le sol. Ils escaladent les escaliers qui mènent au sommet de la Capilla del Cerrito ou vers le Jardin del Tepeyac où s'élève l'Ofrenda, un monument représentant une Vierge recevant les offrandes des Indiens mexicains. Ou encore, ils se pressent pour assister à la grand-messe célébrée dans la nouvelle basilique, ultramoderne, érigée à côté de la précédente et qui ressemble à une fantastique coquille de crustacé en béton armé. L'intérieur, en revanche, est grandiose. Vaste structure ouverte dessinée par Pedro Ramirez Vasquez, celui-là même qui s'est chargé des plans du Musée d'Anthropologie. La basilique est capable d'accueillir les milliers pèlerins qui débarquent chaque jour. Les photographes ambulants se démènent et les prédicateurs jactent. Des centaines de vendeurs de bondieuseries se pressent de part et d'autre des allées d'accès.
Vendredi, 28 août.
L’agence des British-Airways se trouve évidemment à perpète, dans un quartier d'affaire moderne au nord du Parc Chapultepec. Évidemment, l’adresse indiquée dans mon guide n’était pas la bonne. Et tout ça pour que tchi à cause de la rigidité ridicule de cette compagnie. Encore une qui ne m'aura plus comme client. La fille de l'accueil, à qui je posai la question tout en lui adressant un sourire sur mesure, me répondit qu'elle devait d'abord faxer à Paris pour demander si la transaction pouvait se faire. Point. Qu'est-ce que Paris venait foutre là-dedans ? Pourquoi ne pas arranger notre affaire entre nous ? No way. Je devais revenir demain pour avoir la réponse. Peut-être j’aurais dû l’inviter à dîner. Elle était canon, sûr qu'elle aurait arrangé notre affaire en trois coups de cuillère à pot.
Alors que Julie se repose, je me rends sur le Zocalo, histoire de. J'achète une nouvelle bouteille de mescal et je me rends compte de la spécificité de ce dernier par rapport à la tequila. Si tous deux sont faits à partir de la sève de maguey (ou agave, ce cactus qui ressemble à un porc-épic), la tequila est faite à partir de l'agave tequilana qui pousse dans la région de Tequila. Quant au mescal, à la mise en bouteille, un ver (gusano) est ajouté dans le flacon. Chaque bouteille est vendue accompagnée d'un petit sachet de sel piquant et il s'agit de consommer en respectant le rituel du consommateur averti : la pincée de sel sur le dos de la main avant l'absorption cul sec et le citron vert pour finir. Quand la bouteille de mescal est vide, il faut croquer le gusano. Je considère la bestiole qui flotte entre deux eaux dans ma bouteille. Une vermine, oui ! Grasse et grosse. Beurk. Je n'avais rien remarqué dans la bouteille achetée à Oaxaca. Je buvais au goulot et, à la fin, j'en suis sûr, la bouteille était vide. Je rote légèrement et décide de penser à autre chose. J'aimerais bien sortir un peu quelque part. Aller boire des coups, écouter de la musique et reluquer les filles. Mais les cafés ici ne se prêtent guère à des extravagances solitaires et il m'étonnerait que Julie approuve.
Samedi, 29 août.
Comme prévu, la réponse des British-Airways est négative. Il va donc falloir nous taper de nouveau le bus pour Houston. Nous passons la plus grande partie de la journée à Coyoacan, le Lieu des Coyotes (attention à tes mollets, Julie !), un ancien village colonial aujourd'hui pris dans les tentacules de la mégapole. L'endroit a néanmoins conservé un charme de bourgade, spacieuse et arborée, avec ses places gracieuses, son zocalo et ses marchés d'artisanat. Il est devenu un haut lieu du tourisme interne. Dommage qu'il y ait trop de vendeurs de souvenirs et tout le bazar de chiffonniers qui va avec. Maisons rouges, bleues et jaunes, dans l'une desquelles vécue la grande Frida Kahlo et dans une autre Trotski après avoir été viré par Staline. C'est Frida et Diego qui l'accueillirent à la Casa azul en 1936 quand il débarqua avec sa femme. Frida en pinçait pour l'ancien dirigeant de l'Internationale communiste. Il fut assassiné quatre ans plus tard d'un coup de pic à glace par un agent de Staline qui avait réussi à devenir l'amant de sa secrétaire.
Mexico s'est habillée de guirlandes scintillantes et de gigantesques drapeaux vert-blanc-rouge comme si Noël était pour demain. Une célébration ? L'événement annuel du Rapport présidentiel ? La Fête de l'Indépendance ? On croise de nombreux policiers, en groupe de quatre ou cinq, avec matraques, fusils automatiques, gilets pare-balles et boucliers de plexiglas.
Dimanche 30 août.
Mal de tête. J'ai ramené une sévère cuite à la margarita de la boite disco où nous sommes allés hier soir. En cherchant un restaurant digne de ce nom encore ouvert à vingt et une heures, ce qui ne va pas de soi, nous avions repéré un endroit, dans la rue qui va de la Tour Latino-America au Zocalo, dans un de ces solides bâtiments colonial construit en pierre volcanique. Il était tout illuminé de l'intérieur par des néons bleutés et des lustres chargés de verroterie et pourvu d'immenses fenêtres par lesquelles s'échappait une musique dont Julie m'a dit qu'il s'agissait d'Ameno, un truc qui ressemblait à un remix techno-millénariste. Les flots de musique inondaient de ses décibels la rue, tout le quartier, pour bien faire comprendre que c'était là que ça se passait. Après avoir dîné de l'habituel pollo y papas fritas dans le restaurant où nous avions fini par prendre nos habitudes, nous avons décidé de nous faire une petite virée disco. Le prix était assez élevé pour le Mexique (dans les 170 pesos) mais c’était gratuit pour les demoiselles. L’entrée était all inclusive, ce qui me convenait. Il fallut montrer pattes blanches, fouille corporelle, pour accéder au deuxième étage à une salle gigantesque occupée par des comptoirs étroits et hauts. Deux bars. Hauteur sous plafond dans les cinq mètres. Les grandes baies vitrées étaient entrouvertes sur Mexico qui palpitait. Une musique de merde. Il m'a fallu pas moins de cinq margaritas avant de commencer à trépigner avec Julie qui tentait, elle aussi, de gesticuler en prenant un air inspiré. À minuit, la salle était bondée. Les serveurs couraient entre les comptoirs comme une petite armée soucieuse de l'approvisionnement de ces jeunes gens issus de la classe moyenne. Inutile de commander. Le serveur est à l'affût du verre vide pour le remplacer aussitôt. Malgré une telle incitation, les consommateurs étaient raisonnables. Ils buvaient des trucs colorés et de la bière en discutant flux tendu. Peu de danseurs, mais c'était sans doute à cause de la musique. Les filles avaient des silhouettes sympas. Mais en accrocher une semblait illusoire avec Julie qui ne me lâchait pas d'une semelle. Par ailleurs, ça m’avait l’air très clanique comme fonctionnement et les filles étaient souvent accompagnées. Nous sommes finalement rentrés sous la pluie, moi en titubant, soutenu par ma fille que la chose faisait se marrer.
Nous allons au parc de l'Alameda après être passés au Terminal Norte pour y acheter nos billets pour Houston. Nous passerons la frontière à Reynosa de manière à faire halte ensuite à Corpus Christi, dans le Golfe du Mexique. Je ne sais pas si c'est une bonne idée mais j'avais envie de ne pas reprendre exactement la même route qu'à l'aller. Nous visitons également la basilique de Guadalupe. C'est à cet endroit que, le 9 décembre 1531, la fameuse apparition eut lieu. Une première église fut élevée et la Vierge de Guadalupe devint la bienfaitrice absolue. Des milliers de pèlerins déambulent sur l'esplanade devant la vieille basilique grise élevée en 1700, légèrement penchée à cause du surnombre des fidèles, dit-on, qui l'ont fait s'enfoncer lentement dans le sol. Ils escaladent les escaliers qui mènent au sommet de la Capilla del Cerrito ou vers le Jardin del Tepeyac où s'élève l'Ofrenda, un monument représentant une Vierge recevant les offrandes des Indiens mexicains. Ou encore, ils se pressent pour assister à la grand-messe célébrée dans la nouvelle basilique, ultramoderne, érigée à côté de la précédente et qui ressemble à une fantastique coquille de crustacé en béton armé. L'intérieur, en revanche, est grandiose. Vaste structure ouverte dessinée par Pedro Ramirez Vasquez, celui-là même qui s'est chargé des plans du Musée d'Anthropologie. La basilique est capable d'accueillir les milliers pèlerins qui débarquent chaque jour. Les photographes ambulants se démènent et les prédicateurs jactent. Des centaines de vendeurs de bondieuseries se pressent de part et d'autre des allées d'accès.
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| Tempio Espiatorio a Cristo Re (Antica Basilica di Nostra Signora di Guadalupe). |
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| Plaza Mariana (où se trouve la Basilique). |
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| Coyoacan, le lieu des coyottes mais aussi le quartier de Frida Khalo. Marionnettes. |
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| Posters et piercings... |
De retour à l'hôtel, nous regardons la télé ! Cinquième chaîne. Un film, Bodygard. Les coupures sont incroyablement nombreuses. Publicités pour couches-culottes et serviettes hygiéniques, séquences pour une campagne officielle pour la Sécurité. La lutte contre la violence et la délinquance apparaît comme la grande affaire du moment. Apologie de la Police et discours du président Zedillo. Comment font les Mexicains pour supporter un tel saucissonnage ? Tout se mélange, les séquences se succèdent sans transition à l'intérieur d'une tranche de cinq minutes qui revient toutes les cinq minutes de film. Le film est suivi d'une série sur Lady-Di, ce qui nous décide de jeter l'éponge.
Lundi, 31 août.
Le bus à moitié vide quitte le Terminal Norte. C'est un coach de première classe, rien à voir avec les camions-bus et les collectivos du Guatemala. Nous partons pour un voyage de mille kilomètres qui va durer quinze heures.
¡Adios Mexico! Je ramène avec moi deux bouteilles de tequila et des pièces d'étoffe pour les copines. J'ai encore dans la tête l'image d'une femme installant son pauvre étal de galettes de maïs sur un trottoir du Zocalo. Un nourrisson dormait sur une couverture à côté d’elle, coincé sur le rebord d'une fenêtre située au ras du trottoir, entre la vitre et la grille. La ville dans sa dureté. Des immeubles laids, délabrés et puants, des trottoirs défoncés, des immondices en cours de fermentation, un rat écrasé sur un trottoir, des enfants installés dans la mendicité. Mais aussi les tours luxueuses des banques et de la Loterie Nationale. Nous avons fait ce matin le tour de quelques marchés d'artisanat. Mini temples mayas et copies de figurines, vierges de Guadalupe, Christs, squelettes et têtes de mort, jaspe, ambre, pierre noire, porphyre, tee-shirts, chemises de lin, pièces tissées. Un invraisemblable amoncellement de nullités ! Mais pas forcément plus ringards, après tout, que ce que l'on peut voir sur les présentoirs des marchands de souvenirs de la rue d'Arcole. Tout cet étalage me met de mauvaise humeur dès le matin et c'est Julie qui en fait les frais. Elle avait commencé, je ne sais quelle mouche l'avait piquée, par me faire une remarque désagréable à l'hôtel, alors que je la réveillais gentiment en lui mettant un doigt dans l'oreille. Puis une autre plus tard, à propos de ma façon de marcher au milieu de la rue. J'ai réagi méchamment. Si tout ce qu’elle avait à me dire c’était ces paroles aussi peu aimables, elle pouvait se les garder. Que si elle voulait ramener des bricoles pour sa mère et ses amis, elle n'avait qu'à se débrouiller toute seule. Je l'ai renvoyée m'attendre à l'hôtel. Ce qu'elle a fait sans rien ajouter. Drôle de manière de jouer la rebelle ! Je préférerais qu’elle soit plus prolixe et qu’elle me rentre dedans plus franchement plutôt que de me faire ce genre de remarques à la con. En plus, je me demande si elle n’a pas hérité de mon caractère. Ce qui veut dire qu’elle doit avoir raison. Quelque part comme dirait l’autre.
Une fois rentrés à l'hôtel, nous sommes restés murés dans notre silence têtu. Il a fallu cet incident, dans le métro, en venant prendre le bus. C'était à la station Raza. Cette femme-là, qui était dans la voiture, au milieu du passage, avec sur le visage l'expression narquoise de quelqu'un qui s'apprête à faire un mauvais coup. La victime, c'était moi. Je le savais, j'y avais pensé avant, je savais que je faisais une erreur en gardant mon portefeuille dans la poche de mon pantalon. La femme s'est arrangée pour provoquer une bousculade. Quelle conne, avais-je pensé alors qu’elle était en train de réussir son coup. La rame partie, c'était même pas la peine de vérifier. Mon portefeuille s'était envolé. Et c'était pas mes exclamations de dépit qui allaient faire revenir les deux cents pesos, la carte bancaire, le permis de conduire et la carte d'identité qui s'y trouvaient alors. De plus, je n'avais plus le temps de faire opposition pour la carte bancaire.
Mardi, 1er septembre.
De nouveau dans le bus. Le soleil est déjà haut et chaud. Nous sommes quelque part dans le nord-est, à une heure peut-être de Reynosa. Fini l'horizon contrarié par les volcans. Ici, tout est plat, peu de végétation, peu de variété. De gigantesques champs de sorgho. La route est rectiligne, accrochée à un point sur l'horizon. Quelques arbres rabougris, ça et là. Les innombrables topes, ces chicanes ralentisseuses situées à l'approche des agglomérations, obligent les véhicules à quasiment s'arrêter. Hangars, constructions cubiques de béton recouvert de peinture blanche, baraquements au toit de tôle, rues de terre battue, véhicules pick-up et machines agricoles. Il n'y a pas âme qui vive. La côte du Golfe du Mexique ne doit pas être loin.
Lundi, 31 août.
Le bus à moitié vide quitte le Terminal Norte. C'est un coach de première classe, rien à voir avec les camions-bus et les collectivos du Guatemala. Nous partons pour un voyage de mille kilomètres qui va durer quinze heures.
¡Adios Mexico! Je ramène avec moi deux bouteilles de tequila et des pièces d'étoffe pour les copines. J'ai encore dans la tête l'image d'une femme installant son pauvre étal de galettes de maïs sur un trottoir du Zocalo. Un nourrisson dormait sur une couverture à côté d’elle, coincé sur le rebord d'une fenêtre située au ras du trottoir, entre la vitre et la grille. La ville dans sa dureté. Des immeubles laids, délabrés et puants, des trottoirs défoncés, des immondices en cours de fermentation, un rat écrasé sur un trottoir, des enfants installés dans la mendicité. Mais aussi les tours luxueuses des banques et de la Loterie Nationale. Nous avons fait ce matin le tour de quelques marchés d'artisanat. Mini temples mayas et copies de figurines, vierges de Guadalupe, Christs, squelettes et têtes de mort, jaspe, ambre, pierre noire, porphyre, tee-shirts, chemises de lin, pièces tissées. Un invraisemblable amoncellement de nullités ! Mais pas forcément plus ringards, après tout, que ce que l'on peut voir sur les présentoirs des marchands de souvenirs de la rue d'Arcole. Tout cet étalage me met de mauvaise humeur dès le matin et c'est Julie qui en fait les frais. Elle avait commencé, je ne sais quelle mouche l'avait piquée, par me faire une remarque désagréable à l'hôtel, alors que je la réveillais gentiment en lui mettant un doigt dans l'oreille. Puis une autre plus tard, à propos de ma façon de marcher au milieu de la rue. J'ai réagi méchamment. Si tout ce qu’elle avait à me dire c’était ces paroles aussi peu aimables, elle pouvait se les garder. Que si elle voulait ramener des bricoles pour sa mère et ses amis, elle n'avait qu'à se débrouiller toute seule. Je l'ai renvoyée m'attendre à l'hôtel. Ce qu'elle a fait sans rien ajouter. Drôle de manière de jouer la rebelle ! Je préférerais qu’elle soit plus prolixe et qu’elle me rentre dedans plus franchement plutôt que de me faire ce genre de remarques à la con. En plus, je me demande si elle n’a pas hérité de mon caractère. Ce qui veut dire qu’elle doit avoir raison. Quelque part comme dirait l’autre.
Une fois rentrés à l'hôtel, nous sommes restés murés dans notre silence têtu. Il a fallu cet incident, dans le métro, en venant prendre le bus. C'était à la station Raza. Cette femme-là, qui était dans la voiture, au milieu du passage, avec sur le visage l'expression narquoise de quelqu'un qui s'apprête à faire un mauvais coup. La victime, c'était moi. Je le savais, j'y avais pensé avant, je savais que je faisais une erreur en gardant mon portefeuille dans la poche de mon pantalon. La femme s'est arrangée pour provoquer une bousculade. Quelle conne, avais-je pensé alors qu’elle était en train de réussir son coup. La rame partie, c'était même pas la peine de vérifier. Mon portefeuille s'était envolé. Et c'était pas mes exclamations de dépit qui allaient faire revenir les deux cents pesos, la carte bancaire, le permis de conduire et la carte d'identité qui s'y trouvaient alors. De plus, je n'avais plus le temps de faire opposition pour la carte bancaire.
Mardi, 1er septembre.
De nouveau dans le bus. Le soleil est déjà haut et chaud. Nous sommes quelque part dans le nord-est, à une heure peut-être de Reynosa. Fini l'horizon contrarié par les volcans. Ici, tout est plat, peu de végétation, peu de variété. De gigantesques champs de sorgho. La route est rectiligne, accrochée à un point sur l'horizon. Quelques arbres rabougris, ça et là. Les innombrables topes, ces chicanes ralentisseuses situées à l'approche des agglomérations, obligent les véhicules à quasiment s'arrêter. Hangars, constructions cubiques de béton recouvert de peinture blanche, baraquements au toit de tôle, rues de terre battue, véhicules pick-up et machines agricoles. Il n'y a pas âme qui vive. La côte du Golfe du Mexique ne doit pas être loin.
Julie. J'en avais rêvé, nous l'avons fait. Vivre autre chose que les habituelles vacances à la sauvette, quinze jours ici, une semaine là. Pas évident de me retrouver tout un mois avec ma fille de dix-sept ans que je ne vois habituellement que quelques jours par an. Dommage que nous n’ayons pu nous entendre mieux. Qu'est-ce qui coince, souvent, trop souvent ? Je lui reprochais de ne pas se montrer plus réceptive à ce qui se passait autour d'elle. D'être calfeutrée dans son monde intérieur. De ne répondre à mes propositions que par l'habituel et irritant "Si tu veux". Je me disais qu'elle n'avait d'idée sur rien. Ni envie, ni curiosité particulière. Et voilà que je me revoyais, moi-même, à son âge. J'étais encore pire qu'elle dans mon refus de communiquer avec les "adultes". Quand bien même nous pensons être ici de notre plein gré, notre présence n'est due qu'à la conjonction d'événements fortuits. Comment alors pouvons-nous être assez stupides pour oublier de nous émerveiller.
Mercredi, 2 septembre.
Tous les avions dégagent la même odeur. Matière plastique, désinfectant, métal, atmosphère confinée, cuisine réchauffée, microbes recyclés. De l'air en conserve. Nous sommes entassés là-dedans comme des sardines dans des boites volantes. Tout à l'heure, par le hublot, je voyais les paysages formés par les cirro-cumulus illuminés d'éclairs dans le ciel limpide. Fin de voyage. Julie est tout sourire, sans doute heureuse d'en finir avec l'enfer des derniers jours largement pas marrants. Cela fera trois nuits consécutives sans un bon lit, à ne dormir qu'en pointillé, dans les bus, dans la salle d'attente du terminal des Greyhound de Houston et à présent au dessus de l'Atlantique. Lundi, le bus nous a laissé à la frontière mexicaine de Reynosa. Passage d’un Rio Grande toujours aussi peu impressionnant. Inquisitions mineures du côté américain, où les flics ont voulu que je me rende à la douane pour payer une taxe sur mes deux bouteilles de tequila. Ils pouvaient toujours compter là-dessus. Arrivé à la petite ville de Mc Allen, je me suis débrouillé pour téléphoner à un centre de carte bancaire pour les formalités d'opposition. Entretien téléphonique compliqué dans une rue brûlante. Nous avons continué vers Corpus Christi. Je me disais que, avec ma manière optimiste de voir les choses, un port, une plage, le Golfe du Mexique, c'était sans aucun doute une bonne idée. Nous sommes arrivés à la nuit tombée. La chaleur, malgré le soir, était encore intense, enveloppante. Paysages de raffineries de pétrole et d'hôtels haut de gamme. La mer, oui. Une probabilité de mer grâce au clapotis des vagues, aux lumières miroitantes des restaurants de luxe sur la jetée et au vol lourd des moustiques. Cette atmosphère m’oppressait et mon angoisse devait être communicative car je percevais aussi la nervosité de ma fille. Nous ne fîmes qu'un tour rapide, appréciant la beauté des lumières des raffineries, d'un pont suspendu et d'un paquebot en rade nimbé d'une lumière bleutée. Pas question pourtant de passer la nuit ici. À 23h15, nous avons repris un bus pour Houston où nous sommes arrivés vers quatre heures du matin. J’ai essayé sans succès de négocier une chambre avec la taulière de l'hôtel où nous étions descendus le jour de notre arrivée. Il nous a fallu passer le reste de la nuit dans la salle d'attente du terminal des bus.
Ce matin, visite downtown. Police à cheval ou en VTT dans des avenues bordées de constructions futuristes. Un peu de verdure le long d'une pauvre rivière, des délaissés de voirie, minuscules îlots de jungle urbaine. La chaleur, de nouveau, étouffante. Ce mélange de grandiloquence, de richesse implacable, et des espaces en friche à l'image des laissés pour compte, me laissent l'impression inquiète d'une société de robots où l'humanité se trouve reléguée au cabinet de curiosité.
Mercredi, 2 septembre.
Tous les avions dégagent la même odeur. Matière plastique, désinfectant, métal, atmosphère confinée, cuisine réchauffée, microbes recyclés. De l'air en conserve. Nous sommes entassés là-dedans comme des sardines dans des boites volantes. Tout à l'heure, par le hublot, je voyais les paysages formés par les cirro-cumulus illuminés d'éclairs dans le ciel limpide. Fin de voyage. Julie est tout sourire, sans doute heureuse d'en finir avec l'enfer des derniers jours largement pas marrants. Cela fera trois nuits consécutives sans un bon lit, à ne dormir qu'en pointillé, dans les bus, dans la salle d'attente du terminal des Greyhound de Houston et à présent au dessus de l'Atlantique. Lundi, le bus nous a laissé à la frontière mexicaine de Reynosa. Passage d’un Rio Grande toujours aussi peu impressionnant. Inquisitions mineures du côté américain, où les flics ont voulu que je me rende à la douane pour payer une taxe sur mes deux bouteilles de tequila. Ils pouvaient toujours compter là-dessus. Arrivé à la petite ville de Mc Allen, je me suis débrouillé pour téléphoner à un centre de carte bancaire pour les formalités d'opposition. Entretien téléphonique compliqué dans une rue brûlante. Nous avons continué vers Corpus Christi. Je me disais que, avec ma manière optimiste de voir les choses, un port, une plage, le Golfe du Mexique, c'était sans aucun doute une bonne idée. Nous sommes arrivés à la nuit tombée. La chaleur, malgré le soir, était encore intense, enveloppante. Paysages de raffineries de pétrole et d'hôtels haut de gamme. La mer, oui. Une probabilité de mer grâce au clapotis des vagues, aux lumières miroitantes des restaurants de luxe sur la jetée et au vol lourd des moustiques. Cette atmosphère m’oppressait et mon angoisse devait être communicative car je percevais aussi la nervosité de ma fille. Nous ne fîmes qu'un tour rapide, appréciant la beauté des lumières des raffineries, d'un pont suspendu et d'un paquebot en rade nimbé d'une lumière bleutée. Pas question pourtant de passer la nuit ici. À 23h15, nous avons repris un bus pour Houston où nous sommes arrivés vers quatre heures du matin. J’ai essayé sans succès de négocier une chambre avec la taulière de l'hôtel où nous étions descendus le jour de notre arrivée. Il nous a fallu passer le reste de la nuit dans la salle d'attente du terminal des bus.
Ce matin, visite downtown. Police à cheval ou en VTT dans des avenues bordées de constructions futuristes. Un peu de verdure le long d'une pauvre rivière, des délaissés de voirie, minuscules îlots de jungle urbaine. La chaleur, de nouveau, étouffante. Ce mélange de grandiloquence, de richesse implacable, et des espaces en friche à l'image des laissés pour compte, me laissent l'impression inquiète d'une société de robots où l'humanité se trouve reléguée au cabinet de curiosité.
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| Lamar Street, Houston. Une sculture de Dubuffet : le Monument au Fantôme. |
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| Travis Street. |
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| Louisiana Street. |
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| Charme bucolique du Buffalo Bayou. |
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| En attendant le bus pour l'aéroport au terminal des Greyhound. |
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| Article de M. Sapenay, Charlie Hebdo, novembre 1998. |







































































































































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